La plume mystérieuse

, par  Sophie Belvisi , popularité : 5%

On ne choisit pas toujours nos pensées. Parfois, des faits réels se mélangent dans nos têtes jusqu’à se déformer totalement. Moi, sans le vouloir, j’y insère des personnages hors du commun, qui n’existent aux yeux de personne comme les fantômes ou bien les vampires. Cela donne naissance à des histoires imaginaires, fantastiques. Je fais peut-être ça volontairement puisque les mondes où règnent les créatures surnaturelles me fascinent. C’est comme si l’univers de mes rêves se construisait dans ma tête, un monde d’épouvante. Etant une petite curieuse, je veux absolument savoir ce qu’il adviendra de ces personnages. Alors, j’invente leurs propres aventures, leurs fins...
Je ne suis pas une grande littéraire, bien loin de là mais un peu d’imagination n’a jamais tué personne non ? De nos jours, on pense que les adolescents en manquent. Pourtant, ce n’est pas le cas de tout le monde. Je ne suis pas comme tout le monde tout simplement car nous sommes tous différents sur cette terre. L’âge bête ne signifie pas forcément l’âge ignorant.
Mes parents ont choisi deux jolis prénoms pour moi : Marie et Julie. Mon père voulait me prénommer comme le premier et ma mère comme le second. Cependant, tous les deux n’arrivaient pas à s’entendre sur ce point. Je fus donc déclarée une semaine plus tard en temps que Marie-Julie. J’ai deux anniversaires, amusant non ?
Ma mère décéda dix ans après ma naissance, cela fait cinq ans maintenant. Afin de lui rendre un hommage constant, je pris la décision de raccourcir mon prénom. Dans mes papiers, je demeurais Marie-Julie mais en dehors, j’étais devenue Julie.

L’autre jour au supermarché, j’achetai un joli cahier rouge, petit format. Ainsi j’allais pouvoir écrire mon histoire quand bon me semblait. Je pouvais emporter ma nouvelle n’importe où je serais...
Le soir même, je laissai mes devoirs de côté pour qu’enfin je puisse commencer. Je pris le stylo que m’avait offert ma mère à ma communion. Je ne l’avais jamais utilisé jusqu’à présent. Il était bien trop beau, je ne voulais absolument pas l’abîmer. C’était un sublime stylo qu’utilisent en général les bureaucrates ou les personnes riches et raffinés enfin, dans ces genres-là. Celui-là avait dû coûter une fortune à ma mère.
Premier obstacle, le fameux titre. Je n’allais pas le publier mais il fallait qu’il ait un nom. C’est comme si on ne donnait pas de prénom à un enfant...J’essayai de disposer clairement l’histoire dans ma tête. Je finis par laisser le titre de côté. La plupart des auteurs ne le mettent seulement qu’à la fin.
Très bien, chapitre un. Fallait-il lui donner un titre à lui aussi ? Non, je décidai de faire comme certains auteurs qui mettent juste un chiffre à la place.
De quoi parlait ma nouvelle ? C’était l’histoire d’un fantôme qui revenait hanter ceux qui l’avaient laissé mourir. Forcément, au premier chapitre, je devais évoquer le vivant de cet être surnaturel. Oui mais il fallait que je trouve aussi un prénom à celui-ci...Estelle ! Comme ma mère. Je l’adore, il lui allait si bien... Revenons à nos moutons. Alors, pour commencer le récit, je racontai qu’Estelle était une journaliste, comme ma mère. Temps qu’on y est, pourquoi ne pas y ajouter un peu de réel ? Elle bossait nuit et jour sur un article concernant une affaire d’Etat, plus précisément un meurtre. Celui d’un adolescent retrouvé égorgé dans un ravin. Pendant qu’elle écrit son article, elle mène sa petite enquête personnelle. Mais elle n’aurait pas dû ! Car elle où va, ce n’est pas un lieu pour une femme sans défense. C’est alors qu’un soir, tandis qu’elle s’aventurait sur le lieu du crime, elle entendit un bruit sourd. Au départ, elle n’y prêta pas attention mais soudain, quelque chose la prit par surprise et lui enfonça un objet tranchant dans la gorge.
Fin du premier chapitre. J’étais absolument fière de moi. Quelle imagination ! Les copines du lycée seraient vertes si elles voyaient un peu mon talent. Et le professeur de français en perdrait ses lunettes.
Vers minuit, mon père vint dans ma chambre et me prévint qu’il était l’heure d’éteindre la lumière car le lendemain, c’était la rentrée de janvier. Il fallait que je sois en forme ! Je déposai mon ouvrage sur ma table de nuit et soufflai sur ma bougie.

Au lycée où j’étudie, nous avons la possibilité de choisir une option artistique. On a le choix entre le théâtre, le dessin, la poterie...enfin dans ces genres là. Je ne les connais pas tous.
Mon père avait choisi pour moi. Il jugea bon pour moi d’apprendre la comédie. Je me demande s’il n’a pas fait cela surtout pour être obligé de se sentir fier de moi puisque c’est un grand littéraire. Pour ma part, ces cours ne me servent pas à grand-chose juste à me reposer une heure par semaine pendant que les autres travaillent. Cela désole mon père et mon professeur qui pensent que je pourrais être une excellente comédienne.
Le jour après que j’eus commencé mon roman, j’avais justement une heure de théâtre de quatre à cinq. Bien entendu, j’emportai ma nouvelle avec moi. Je m’étais cependant fait prendre en train de la relire deux fois dans la journée, en mathématiques et en géographie. Il faut dire que je n’étais pas très discrète. Les professeurs ne me l’avaient pas confisqué, heureusement sinon j’aurais fait un massacre. Personne n’avait le droit de me priver d’écrire. J’avoue que j’étais à fond dans mon histoire, voire obsédée.
A quatre heures, je me rendis dans la salle de théâtre qui se trouvait de l’autre côté de l’établissement. Il fallait traverser toute la cour de récréation qui s’étendait de long en large. Les bâtisseurs de ce lieu auraient pu la raccourcir. Ils auraient pu penser aux élèves flemmards et fatigués après une interminable journée de cours, aux élèves comme moi quoi.
Je tenais mon ouvrage entre mes mains comme un trésor que personne n’oserait piller.
J’arrivai dans la salle en dernier, comme d’habitude. Le professeur grommela comme chaque jour. Ce qu’il pouvait être impatient ! Je me demande comment il peut enseigner un art exigeant de la patience.
Comme chaque cours, nous nous assîmes tous en demi-cercle sur un long et large tapis inondant quasiment toute la pièce. En ce moment, nous travaillions sur le mythe d’Antigone. Le professeur avait plus ou moins une idée de la personne qui interpréterait cette dernière. Cela faisait depuis la rentrée de septembre que nous étudions cette tragédie. Il avait eu cinq mois pour réfléchir mûrement à la fille parfaite pour ce rôle. Je priais pour que ça ne soit pas moi. J’espérais faire un truc merdique comme le levé de rideau quoi que, ça aussi c’était pas mal important.
Le professeur, M. Collins, sortit son bloc-notes et mit ses lunettes. Il annonça joyeusement que la traitresse poétique serait jouée par ma meilleure amie Laura. C’est sûr qu’elle se débrouillait extrêmement bien au théâtre. Elle ferait pleurer tout le monde à la représentation de fin d’année.

« La nourrice sera interprétée par Marie-Julie. » poursuivit M. Collins.

Je faillis m’étrangler avec ma salive. Non seulement il avait fait une écorchure à mon prénom mais en plus il m’avait fichu un rôle sur les bras. Celui d’une nounou horriblement ennuyante.

« Pour la énième fois, je m’appelle Julie ! »

« Ce n’est pas ce qu’il y a d’écrit dans votre dossier. » protesta M. Collins d’un air d’intellectuel.

Je l’aurais étranglé. Je déteste quand on prend ces airs-là avec moi.
Durant le reste du cours, je pensai à la suite de mon histoire, à ce qu’allait faire Estelle, une fois réveillée métamorphosée en fantôme.
A la première personne à qui elle allait faire des misères. J’avais exactement l’idée de qui ça allait être. Elle lui annoncerait sa venue avec un petit mot... J’étais tellement dans mon truc que je n’écoutais pas ce que racontait M. Collins. Mes yeux ne faisaient que fixer une armoire murale se trouvant au bout de la pièce. Mes oreilles n’écoutaient que mon imagination leur dictant les prochaines lignes ou le bruit de fond de mon histoire où le vent soufflait dans des branches. Les paroles de mon professeur demeuraient floues. Je n’arrivais pas à entendre sa voix, je ne percevais que ses lèvres remuant pour ne rien dire.
Soudain, j’aperçus un tissu blanc flotter dans les airs. Il semblait transparent comme la robe de la dame blanche dans un film que j’avais vu. Je sursautai en fermant les yeux.

« Tout va bien mademoiselle ? » demanda M. Collins en se penchant vers moi.

Je tournai la tête en direction de l’armoire. C’était juste une robe blanche qui, en dépassant, m’avait fait cet effet là. Comme quoi, l’imagination nous rend dingue parfois.
A la fin du cours, j’allai chercher mon costume dans cette armoire justement. En l’ouvrant, quelque chose tomba de la robe blanche m’ayant fait si peur. Je le ramassai et constatai qu’il s’agissait d’un morceau de papier sur lequel était écrit « je suis là ». Je sursautai.

« Quelque chose ne va pas mademoiselle Leconte ? » s’inquiéta M. Collins.
Je lui montrai le mot sans prononcer la moindre phrase. Je ne savais pas trop quoi dire.
« Tiens ! Mais c’est un morceau manquant du texte qu’a mit en pièce une élève de terminale. Elle n’arrivait pas à croire que je ne lui avais pas attribué le rôle du docteur dans « le médecin malgré lui ». » fit-il en prenant le bout de papier.
Heu...un peu folle la nana non ? Elle devait être une mordue de la comédie.
Je pris mes affaires et sortis de classe. Il fallait que je me calme moi aussi pour mon livre ou sinon j’allais devenir comme Gollum dans le Seigneur des anneaux.

Le soir même, je montrai mon début à mon père. Il lut les premières pages très vite. J’aurais pu le chronométrer et donner le résultat au rédacteur du livre des records. Mon nom serait ainsi immortalisé, enfin celui de mon père. Celui-ci ne parut pas si convaincu par mon histoire.

« Tu dis qu’elle va se venger mais tu n’as pas expliqué pourquoi. C’est une gentille jeune femme quand tu la décris. J’avoue que je ne comprends pas tellement...Il n’y a pas vraiment de sens. Et puis, cela manque de style. »
commenta-t-il.

Mon père est toujours direct. D’un côté c’est bien car il dit ce qu’il pense mais d’un autre ça vexe.

« Bah, elle se venge parce qu’elle...je ne sais pas exactement mais bon...Et puis, ce n’est pas dramatique puisque je ne vais pas le publier. C’est un truc pour moi ! » fis-je en reprenant mon ouvrage.

Je montai dans ma chambre pour poursuivre mon histoire. Passons à l’action, la vraie. Le premier meurtre. Qui allait mourir en premier ? Cette question tourbillonnait dans ma tête. Je finis par décider d’éliminer le chef de la boîte où travaillait Estelle. Pourquoi ? Pour ne pas avoir filé un coup de main à notre héroïne. Oui, ça tenait la route. De nos jours, les gens tuent pour n’importe quoi. On ne pouvait pas me prendre pour une folle dans ce cas.
Mon père m’appela pour dîner alors que j’avais à peine terminé de décrire le meurtre. Je laissai mon ouvrage ouvert à la page où j’en étais afin de m’y retrouver après mais surtout pour que l’encre ait le temps de sécher.
Je remontai les marches quatre à quatre à la fin du repas. Des tas d’idées m’étaient venues à l’esprit pendant le souper.
J’entrai dans ma chambre avec un des derniers chocolats de noël qui restait. En me rasseyant sur ma chaise, j’aperçus quelque chose d’anormal. Il y avait une tâche de sang sur mon ouvrage. Comment avait-elle pu arriver là ? Je regardai au plafond, dans tous les sens. Rien. Cela me fit rire au départ puisque ça illustrait la page en quelque sorte. Mais en vérité, il n’y avait rien de drôle quand du sang traînait dans les parages. J’appelai mon père pour qu’il vienne voir.

« Cela doit être Sam qui a ramené un lézard ou un rat. » pensa mon père en retirant la tâche du doigt.

« Il est dehors à cette heure-ci ! » protestai-je
.
« Il a très bien pu passer par la chatière. 
 »
« Mais... »

« Cesse d’inventer des histoires ! » s’énerva mon père en quittant ma chambre.

Non, cela ne pouvait pas être mon chat, il aurait mis du sang partout. Tout cela m’intriguait. D’abord une hallucination se rapportant à mon livre, un message de mon histoire sous mon nez et ensuite du sang illustrant un chapitre criminel. Un peu étrange non ? J’avais sûrement dû me lever du pied gauche. Bon, il fallait que j’aille me coucher assez tôt sans toucher mon ouvrage de la soirée.

Ma nouvelle prenait tant de place dans ma tête et dans mon esprit que j’en oubliais l’essentiel : les devoirs. Je n’étais pas une bûcheuse mais il fallait bien les faire non ? Si on veut avoir un bel avenir...Mon père avait choisi pour moi. Il voulait que je sois journaliste comme lui et ma mère. J’avoue ne pas être vraiment enchantée à l’idée d’exercer un métier que je n’ai pas choisi. J’aurais préféré illustrer des livres pour enfants. Mon père trouve que ce n’est pas un vrai travail avec lequel on gagne sa vie. Je suis donc obligée de me plier à ses volontés bien que cela ne me motive guère. C’est chiant ça, les parents qui veulent vivre leurs rêves à travers leurs enfants et qui leur font faire ce qu’ils prévoient.
Je n’avais fait mon travail dans aucune matière. Mon professeur principal eut un rapport de ses collègues en fin de matinée. Il me convoqua en salle des enseignants avant la sortie à dix huit heures. Je détestais cette salle. Un mal de tête horrible m’envahissait à chaque fois que j’y pénétrais. Ces personnes ne faisaient que jacasser. Je me demande comment ils pouvaient s’entendre. Mon professeur principal, ou plutôt d’histoire, me conduisit hors de cet enfer. Il me demanda pourquoi je n’avais pas fait mon travail. Je ne trouvai pas de réponse à lui fournir.
« Je trouve que tu as changé depuis quelques temps. Tu sembles préoccupée par quelque chose. Voudrais-tu m’en parler ? » demanda-t-il.

Je hochai la tête. Il prit un air inquiet. Il me demanda de passer dans le bureau du proviseur. Et puis quoi encore ? Je n’avais rien fait !
Je me rendis dans le bureau du proviseur. Il s’avéra qu’il était en rendez-vous urgent pour une affaire de drogue. Son secrétaire me demanda de patienter. Je m’assis sur une chaise inconfortable et dure. Je sortis mon ouvrage de mon sac pour le continuer. Il me fallait à présent une nouvelle victime pour mon fantôme. Tiens ! Puisque j’étais dans un bureau de proviseur, pourquoi ne pas la faire tuer le sien ? Mais bon, il fallait que je trouve une histoire pour ça aussi. Je me mis à réfléchir sérieusement. Je me décidai à choisir une chose tout à fait banale de nos jours, la liaison. J’expliquai dans mon écrit que le proviseur d’Estelle l’avait faite renvoyer à cause de leur petite relation intime. Ça, elle ne le supporta pas. C’est pour cela, qu’elle prit la décision de se venger. Hey, je faisais des progrès !
Je commençai à décrire le meurtre. J’entendis une porte s’ouvrir. Le proviseur entra. Je fermai mon ouvrage et me levai.
« Excusez moi mademoiselle Leconte mais j’ai une chose urgente à régler par téléphone. Si vous voulez bien patienter encore un peu. » fit celui-ci en se dirigeant vers son bureau.

Je me laissai tomber sur ma chaise. Je détestai attendre. Mais bon, j’avais de quoi m’occuper sous la main. Je continuai mon récit. Je me décidai à m’arrêter, lors de la fin du meurtre, pour aujourd’hui.
Je fis entrer Estelle par la fenêtre. D’abord elle fichait une peur bleu au proviseur. Ensuite elle le faisait tomber de sa chaise, assez haute, pour qu’il aille se cogner violemment la tête contre le sol et qu’il sombre dans les ténèbres.
A peine eus je mis un point à cette ultime phrase, j’entendis un cri aiguë et un fracas. Cela me fit sursauter. Apparemment, ces bruits provenaient de la salle d’à côté, autrement dit, le bureau du proviseur. Son secrétaire se leva et toqua à la porte. Personne ne répondit. Après l’avoir appelé plusieurs fois, il décida d’ouvrir la porte avec le double des clés. Je restai assise, ça ne me regardait pas bien que cela m’intriguait.
Une fois que le secrétaire eut ouvert la porte, il resta figé. Il cria un « Mon Dieu ! ». Quelque chose de grave venait de se passer. J’osai me lever et aller voir. Le proviseur était étendu sur le sol, la bouche ouverte comme s’il avait vu quelque chose qui l’avait effrayé. Sa chaise était renversée et la fenêtre ouverte. Tout cela me faisait penser au dénouement du meurtre que je venais de conclure. Cette scène, ce personnage. C’était comme si mon histoire prenait vie. Je devenais complètement folle.

Je rentrai chez moi encore sous le choc. Non seulement à cause de la mort du proviseur mais aussi de la reproduction parfaite de ma scène de meurtre. Comment cela pouvait il être possible ? Alors, ce n’était pas une coïncidence le petit mot, la robe flottante et la goutte de sang sur mon cahier. J’en touchai deux mots à mon père. Celui-ci s’explosa de rire rien qu’en entendant mon histoire.

« Julie, le légiste a été formel, ton proviseur a eu une attaque. »

« Mais je te jure que c’est décrit de la même manière dans mon histoire ! » protestai-je.

Il se leva de son fauteuil, exaspéré. Peut-être avait-il raison. Je me faisais des illusions.
Je montai dans ma chambre. Je n’avais pas tellement le cœur à faire mes devoirs de mathématiques. Je ne voulais faire qu’une seule chose, écrire. Je saisis, sans plus attendre, mon cahier rouge et mon beau stylo. Je décidai d’insérer un nouveau personnage dans mon histoire. Un autre fantôme. Un encore plus effrayant. Un fantôme avec qui Estelle s’associerait pour faire peur aux gens. Pourquoi ? Comme ça !
J’avais une excellente idée en tête. Elle allait réveiller l’esprit du jeune garçon sur qui elle menait l’enquête pour qu’il l’aide. Cependant, lorsqu’il sortirait de son tombeau, du sang jaillirait de sa gorge. Cela fait qu’il ne pourrait pas faire un « pas » sans que du sang coule de son cou ouvert. Comment allait-il faire peur maintenant ? En collant son nez aux fenêtres, la nuit. Parfait !
Cette même nuit, je ne parvins pas à dormir. Le coussin était sûrement mal mis. J’allumai ma lampe et me redressai pour le positionner correctement. Je tournai la tête vers ma fenêtre afin de voir s’il y avait du vent car j’entendais mes volets cogner. J’aperçus une forme blanche se tortillant sur ma vitre, un nez écrasé contre elle et des yeux lumineux comme des phares. Je poussai un cri d’épouvante en me cachant sous la couverture. Lorsque je mis ma tête au dehors pour vérifier si ce que j’avais vu était réel, je ne vis qu’une vitre transparente face à moi. Je me mis à penser. Exactement le fantôme que j’avais imaginé pour mon histoire... Je devais sûrement rêver. Je me rendormis en essayant de ne pas me poser de questions.
J’allai à l’école à pied le matin, comme chaque jour. En partant, j’aperçus quelques gouttes de sang sur la route. Plus j’avançai, plus il y en avait. Je n’avais donc pas rêvé cette nuit.
Sous l’effet de la peur, je rebroussai chemin et rentrai à la maison afin d’expliquer à mon père que tout ce qui se passait n’était pas...enfin si, ça sortait de mon imagination mais cela prenait forme. Il s’énerva.
« Mais sors dans la rue et tu verras les gouttes de sang qu’il y a ! Regarde ensuite dans mon cahier tu verras que j’ai décrit un personnage se pavanant dans les rues et perdant du sang n’importe où il allait ! » tentai-je de prouver avec mon cahier à la main, ouvert à la bonne page.
Il lut le passage concerné puis sortit dans la rue.

« Mais c’est normal ! Cette nuit, il y a eu un problème avec le voisin. Il a perdu beaucoup de sang et durant son transfert dans l’ambulance... »

« Attends...Je n’ai rien entendu. »

« Normal, tu as pris un somnifère avant de te coucher. »

« Mais n’importe quoi ! Je n’y ai pas touché. Je n’y touche jamais. »

« Je t’assure que tu en as pris un ! Il y avait la boîte vide sur ta commode ce matin ! »

Après quelques instants d’hésitation, je pris mon cahier des mains de mon père et tournai les pages jusqu’à trouver ce que je cherchai. Je le lui mis sous le nez.
« Pas plus tard que ce matin, Estelle a vidé toute une boîte de somnifères pour les glisser dans le café de sa prochaine victime, ainsi elle mourrait instantanément. C’était aussi pour prouver que ce que j’écrivais prenais vie...Tu vois... »

Mon père me stoppa et me mit la main sur le front.
« Tu es brûlante ! Tu n’iras pas en cours aujourd’hui. Il vaut mieux que tu te reposes. Tu sembles déboussolée en ce moment à cause de ce livre. »

Je baissai le regard et ne discutai pas. Je m’apprêtai à monter dans ma chambre quand soudain, il me demanda de lui remettre mon cahier rouge. Je fus bien obligée de le lui donner.

« Crois moi, c’est pour ton bien que je fais ça. » dit-t-il pour me rassurer.

Je lui adressai un sourire en coin.
Avant de m’allonger dans mon lit, je pris des calmants dans la boîte à pharmacie. Dans calmant, il y a le mot calmer donc ça devait m’aider. Ce livre me rendait complètement folle. Il fallait que je m’en débarrasse. Que j’arrête.
J’avalai deux cachets puis me faufilai sous les couvertures, toujours habillée. Je tournai la tête une seconde. En regardant à nouveau face à moi, je vis quelqu’un assis sur ma chaise à bascule devant la fenêtre. Je reconnus ma mère. Non, ce n’était pas possible ! Elle était morte...Bon, de toute façon, je délirai complètement alors il fallait que je m’attende au pire. Je voulus tout de même demander au « fantôme de ma mère » pourquoi elle était ici. Comment était-ce possible ? Et puis, quand on meurt, on devient un fantôme non ? Elle, elle était...normale. Comme la dernière fois que je l’avais vue. Elle était là, tranquille comme avant, comme si rien ne s’était passé, comme si le temps ne s’était pas écoulé depuis cinq ans.
« Maman ? »

Elle tourna la tête vers moi. Ses beaux yeux verts brillaient comme des émeraudes. Son sourire était aussi éclatant qu’autrefois. Rien n’avait changé. C’était comme si j’avais été projetée dans le passé.
« Je dois sans doute faire une crise de schizophrénie ou je ne sais quoi. » dis-je en regardant par la fenêtre.
Ma mère ne répondit pas. Elle se leva et se dirigea vers mon bureau. Elle y trouva la plume avec laquelle j’écrivais ma nouvelle. Elle la prit délicatement dans ses mains et la contempla longuement.

« Je n’aurais jamais dû te l’offrir. Elle contient en elle, un pouvoir. Tu sais qu’elle a été fabriquée par une sorcière. »

N’importe quoi ! On était au vingt et unième siècle pas à l’époque de l’inquisition. Bon d’accord, j’adore tous les trucs se rapportant au fantastique, merveilleux, inimaginable...Mais, j’ai appris à vivre dans un monde réel sans effets spéciaux comme dans les films.
Ma mère remarqua que je ne la croyais pas du tout.

« Tu sais, ça existe encore de nos jours les sorcières. Mais vue d’une autre manière... » m’expliqua-t-elle.

« Autrement dit, sans pouvoir magique ! »

Ma mère ne savait plus trop comment faire pour me prouver qu’elle avait raison.

« Tu sais, elles peuvent transmettre des pouvoirs à travers la pensée. »

Avec ces quelques mots, elle m’avait convaincue. Je sais que ça peut paraître idiot mais, parfois, certaines paroles dites d’une manière spéciale se comprennent mieux. Je pris la plume dans mes mains et soudain, tout devint flou autour de moi. D’un coup, je me réveillai en sursaut, le stylo dans les mains. Je me mis à regarder autour de moi. Personne. Je venais de comprendre que la vie dépendait de cette petite chose bourrée d’encre noire. Il était préférable qu’elle reprenne sa place dans sa petite boîte et qu’elle n’en ressorte plus.
Je descendis les escaliers et partis à la recherche de mon cahier rouge. Je n’eus pas de mal à le trouver dans la bibliothèque de mon père, au milieu de vieux livres.
Le feu brûlait dans la cheminée. C’était parfait. Juste à temps. Cela allait être le tombeau de mon ouvrage. Je le regardai une dernière fois comme un bébé avant de l’abandonner. Je ne m’attardai pas trop. Je lançai mon cahier rouge dans le feu.
Par la fenêtre, on pouvait apercevoir la route. Je n’y vis plus aucune goutte de sang. Est-ce que les gens au service de la mairie auraient eu le temps de le nettoyer en un quart d’heure ? Je laissai tomber cette question et me mis à observer mon ouvrage brûler dans les flammes de la cheminée.

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