Le secret de "La Vénus d’Ille" de Josep Sebastià Pons

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Qui n’a lu La Vénus d’Ille ? M. de Peyrehorade présente à Prosper Mérimée sa découverte, une Vénus de bronze, et prétend déchiffrer une inscription qu’elle porte sur le bras. La merveilleuse statue garde une expression de dédain avec ses yeux pres­que obliques, et ses narines quelque peu gonflées. A peine ren­due à la lumière, elle est tombée en brisant la jambe de l’un des ouvriers qui venaient de la déterrer. Un jeune homme lui a lancé une pierre qui a rebondi en le blessant. Ces sombres avertisse­ments préparent une tragédie. En effect des Aragonais de pas­sage défient les Illois au jeu de paume. Le fils de l’antiquaire, Al­phonse de Peyrehorade, qui doit se marier ce même jour, chausse des espadrilles et pour être plus sûr de ses gestes, ôte sa bague et la pose au doigt de la statue. Il bat le chef des Aragonais qui abandonne le terrain avec des menaces. Le soir, au lever de table, Alphonse de Peyrehorade confie à son hôte qu’il n’a pas pu retirer l’anneau du doigt de la Vénus. Il paraît for troublé. S’il n’est pas ivre, c’est tout comme. Enfin, chacun gagne sa cham­bre. Le silence se fait. Le jour va revenir lorsque des cris désolés réveillent les gens de la maison. La jeune épouse terrifiée montre son mari qui gît étouffé dans son lit. Elle a vu la forme noire de la statue peser de tout son poids sur le malheureux et le serrer dans l’étau de ses bras.

Un post-scriptum rapide termine la nouvelle. Il y est rap­porté que la maudite statue n’existe plus et que peu de temps après le drame, on l’a fondue en cloche, mais sous cette forme elle ne cesse de répandre un mauvais sort.
Prosper Mérimée transpose un récit de la Légende Dorée dérivé lui-même d’un conte païen où apparaît déjà Vénus avec son anneau. De vieux auteurs nous entretiennent aussi d’un clerc fort dévot à la Vierge, et qui, malgré ses vœux, se laisse tenter par le mariage, mais la Vierge s’adresse à lui comme une amante et l’écarte du lit conjugal. Il est évident que le miracle contient une leçon et rappelle la dure discipline de clergie. Cependant Mérimée s’inspire encore du satirique Lucien et lui emprunte quelques traits. On ne saurait mêler des espèces plus différentes, ni plus capables de détourner l’esprit de la légende. L’édifiant miracle se transforme en un ténébreux cauchemar et la candeur fait place à l’ironie.

Mérimée observe dans une lettre à Eloi Johanneau : « J’ai entrelardé mon plagiat de petites allusions à des amis à moi et de plaisanteries intelligibles dans une coterie où je vivais lorsque cette nouvelle a été écrite ». Nous devons renoncer à tout péné­trer de ces plaisanteries, dans l’ignorance où nous sommes des modèles, mais les portraits qu’il brosse n’en sont pas moins vi­vants. Le plus insidieux est celui de M. de Peyrehorade. Il n’est point douteux qu’il a voulu se moquer d’un archéologue de pro­vince, et on n’en savait pas davantage lorsqu’une étude de M. Robert Grimaud, parue dans Vallespir, a révélé le nom de l’ar­chéologue. On sait que Mérimée, devenu inspecteur des monu­ments historiques, fit en novembre 1834 son premier voyage en Roussillon. Il y fut accueilli par Jaubert de Passa, qui lui commu­niqua ses dessins et ses notes, et dès l’année suivante il consignait le résultat de son enquête dans les "Notes d’un Voyage dans le Midi de la France". Ce livre contenait quelques erreurs qui furent assez vertement relevées par un anonyme du Publicateur des Pyrénées-Orientales. L’Anonyme prenait prétexte d’une inscription gravée sur une pierre tumulaire du cloître d’Elne, représen­tant un évêque entre deux âges : R. F. HOPA DBIA. L’inscrip­tion disait sans doute que l’image était l’œuvre du sculpteur Bi-anya. Mérimée, comme son ami Jaubert de Passa, avait lu : Reddite, Fratres, opéra débita. Or, prétendait l’anonyme, il fallait lire : Redde fratri opérant debitam, à l’exemple de « celui qui avait le premier déchiffré ces caractères ». Quelque temps après, Pierre Puiggari, professeur d’humanités, publiait ses savantes notices sur Elne, où il déclarait : « C’est moi qui le premier ai eu le bonheur de voir un peu clair dans ces caractères barbares. » Jaubert de Passa avait déjà reconnu l’auteur anonyme et il avait averti Mérimée en le priant d’esquiver toute réponse. Mérimée se contenta d’écrire la Vénus d’Ille.

Et on voit le changement de décor. Le cloître devint une place de jeu de paume. L’évêque inconnu se transforma soudain en une Vénus de la bonne époque. L’inscription qu’il portait à sa base en suscita une autre qui souligna le modelé d’un bras d’ai­rain :

Venerl Turbul

Eutyches Myro

Imperio Fecit.

La controverse s’établit cette fois entre Mérimée et M. de Peyrehorade. Mérimée propose : « Eutyches Myron a fait cette offrande à Vénus turbulente par son ordre. » L’antiquaire corrige : « A Vénus de Bouleternère Myron dédie par son ordre cette sta­tue, son ouvrage. » II prétend que Bouleternère, corruption de Turbulnera, avait d’abord été une ville phénicienne. « En effet, poursuivit-il, Turbu/nera est pur phénicien. Tur, prononcez Tour, Tour, Soit, même mot, n’est-ce pas ? Sour est le nom phénicien de Tyr. »

II se trouve que Pierre Puiggari s’était attaché à prouver l’origine phénicienne de plusieurs noms de lieu. Il soutenait que la tribu des Sordons était originaire de Tyr : « On ne peut qu’être frappé de l’analogie que ce nom présente avec celui de Sor, le plus ancien qu’ait porté la ville de Tyr, appelée aujourd’hui Sour, qu’on écrit aussi Sur... »

Le rapprochement de ces deux textes est si clair qu’il dispense d’apporter d’autres preuves. La Vénus d’Ille est donc à l’origine une plaisante réponse à un détracteur et l’esprit satirique s’est répandu dans toute la nouvelle. Mais on peut y voir autre chose. Mérimée a voulu encore fixer l’image originale que laissait en lui le Roussillon et la petite ville d’Ille lui a paru le cadre le plus approprié à ce dessein.

Il achevait son voyage d’études et il avait visité en compagnie de Jaubert de Passa le monastère de Serrabona, un peu tris­te au flanc des montagnes, lorsqu’il aperçut les maisons de la petite ville. Il ne la décrit pas. Il note d’un seul trait qu’elle est ri­che en monuments antiques et du moyen-âge. Un siècle s’est à peine écoulé et il faut bien avouer qu’elle a perdu ce caractère d’unité archaïque. Mais à cette époque la muraille de galets sur­gissait à demi intacte. On y pénétrait par cinq ou six portes, aujourd’hui plus ou moins humiliées comme la porte du Sel, la porte du Comte, la porte de la Croix. Celle-ci a été abattue, mais la croix gothique subsiste encore sur son fût de marbre gris. Je ne mentionne pas les églises, sauf la Rodona qui est née sans doute avec les remparts dont elle forme un angle. Toutes ces pierres étaient patiemment unies comme les mots d’une phrase simple et partout répétée qui recommandait la même discipline. Des esca­liers de granit menaient au creux des fontaines. Leur abondance sonore dut retenir le voyageur. Les canaux d’arrosage distri­buaient des ruisselets rapides à travers les ruelles écartées. Un moulin à farine tournait hors de l’enceinte et un autre à l’inté­rieur, sur la dévalée d’un canal d’arrosage. On comptait aussi plusieurs moulins à huile qui s’animaient durant les nuits d’hiver. Les oranges commençaient à jaunir. La petite ville reliée à la montagne par des convois de mulets se suffisait à elle-même et donnait le spectacle d’une plaisante activité.

La tradition veut que Mérimée ai séjourné plusieurs jours à l’auberge Montoussé dont on voit les affenages le long des rem­parts. Une de ses lettres fait allusion aux jolies catalanes qui le servaient à table. Elles étaient alertes avec leur fichu croisé. Il pouvait remarquer à la porte de l’hôtel ou dans la profondeur de l’écurie des muletiers cerdans au visage durement taillé et vêtus de velours vert foncé. Son imagination en faisait des Aragonais ou même des Navarrais, car tout voyageur compose une géographie à son usage.

Mérimée avait tout loisir de visiter la place du Jeu de Paume, à deux pas de son hôtel. On y faisait claquer la pelote du­rant les après-midi des dimanches, avant l’ouverture des danses. Cet homme du Nord a été frappé par la vivacité des Catalans. À l’en croire, les Catalanes sont également pleines de feu, mais elles s’alourdissent trop tôt, à l’exemple des matrones d’Espagne. Ce qu’il nous dit de mademoiselle de Puygarrig semble indiquer qu’une Vénus de chair lui a donné l’idée d’une Vénus de bronze : « Elle était non seulement belle, mais séduisante. J’admirais le naturel parfait de toutes ses réponses, et son air de bonté, qui pourtant n’était pas exempt d’une légère teinte de malice, me rappela, malgré moi, la Vénus de mon hôte. »

Enfin, dès le premier soir il s’est accoudé à la fenêtre de sa chambre pour admirer le Canigou éclairé par une lune resplen­dissante et qui lui parut la plus belle montagne de monde. Cette impression si nette est l’une celles qui commandent le récit.

Je ne prétends pas scruter les pensées de l’écrivain romantique à sa fe­nêtre. Je gage seulement qu’à cet instant même il s’est senti ému et comme prisonnier de l’esprit de la petite ville. Tout ce qu’il en rapporte est empreint d’une vérité permanente, même si on la discerne moins aisément. Le tracé des rues n’a pas trop varié, el­les baignent toujours dans l’ombre des superstitions, et le clair de lune y répand le même éclat.

Je ne prétends pas scruter les pensées de l’écrivain romantique à sa fe­nêtre. Je gage seulement qu’à cet instant même il s’est senti ému et comme prisonnier de l’esprit de la petite ville. Tout ce qu’il en rapporte est empreint d’une vérité permanente, même si on la discerne moins aisément.

Le tracé des rues n’a pas trop varié, el­les baignent toujours dans l’ombre. C’est dans un bois d’oliviers, nous dit Mérimée, que M. de Peyrehorade avait découvert son antique. On serait bien en peine aujourd’hui de retrouver ce bois. Les olivettes qui au début de ce siècle couvraient les terres sèches au-dessus des canaux d’arro­sage et qui s’avançaient jusqu’au cœur de la plaine ont presque toutes disparu. Celle que je fréquentais dans ma jeunesse se dé­veloppait des deux côtés de la strade gallo-romaine. C’était grand’pitié de voir l’assemblée de ces arbres accablés de vieil­lesse et dont le tronc décharné était fendu jusqu’à la base, et mal­gré tout ils s’encourageaient les uns les autres pour former des îlots de paix. Ils donnaient une vieille couleur à la terre à laquelle ils étaient voués depuis des siècles. Hélas ! mes compatriotes se conjuraient pour abattre les arbres qui ne donnaient pas de fruit ou qu’ils méprisaient : l’olivier, le figuier, le platane, le peuplier blanc et le noir cyprès. Ils bousculaient toute ma mythologie. Ceux d’entre eux qui avaient lu la nouvelle de Mérimée l’avaient oubliée, comme il convient sans doute, alors qu’elle s’était gravée dans mon esprit. La Vénus d’Ille avait séduit ma jeunesse, d’abord enthousiasmée par le Dernier des Mohicans, par Robin-son Crusoé et par Han d’Islande. Le rayon ou plutôt le clair-obs­cur du romantisme était ainsi venu me retrouver dans ma petite ville en lui prêtant une vie jusqu’alors insoupçonnée. Il était in­utile de pénétrer dans les grottes de Fingal ou dans les forêts du Nouveau Monde, à la recherche du merveilleux puisque je les dé­couvrais à deux pas de ma porte. Aussi, avais-je imaginé un di­vertissement nocturne auquel j’entraînais mes camarades à leur insu. Nous visitions la cour de Monsieur de Peyrehorade, comme pour y découvrir l’antique de bronze, et nous nous perdions en­suite dans le labyrinthe des vieilles rues. Mais j’avais épuisé de­puis longtemps ce charme lorsqu’un billet de l’archiviste dépar­temental m’annonça la visite de l’un de ses amis, M. Abraham, qui poursuivait une enquête sur la Vénus d’Ille. Je me préparai donc à recevoir M. Abraham.

Il entra avec aisance dans mon petit appartement. Il prit place sur un fauteuil d’osier. J’avais imaginé qu’il porterait une barbe fluviale et il n’en était rien. Beaucoup de personnes que nous voyons pour la première fois se rangent dans une série toute prête : il semble que ce soit là un effet de leur politesse. M. Abraham avait un visage affiné par le commerce des classiques. Je voyais s’aiguiser la fine monture de ses lunettes dont les disques mêlaient l’azur du ciel à celui de ses yeux. Comme il venait de loin, de Paris ou des bords de la Loire, je lui fis servir un peu de miel dans un verre d’eau glacée, et la conversation s’engagea, aussi facile que le promettait un sujet inépuisable.

Peu après, je le conduisais à travers la petite ville et j’essayais d’en reconstituer l’aspect primitif ou du moins celui que j’avais vu disparaître. La mémoire est subtile : elle supprime ou reconstruit à son gré selon une loi d’harmonie intime. Mais les images que je retrouvais sans peine, comment les rendre sensibles au moment même où je me laissais prendre à la glu des souvenirs ? Elles s’interposaient entre M. Abraham et moi. Je pris donc le parti de me taire, et de ménager des effets de surprise auxquels ma petite ville se prête volontiers.

Nous débouchâmes ainsi sur la placette du Jeu de Paume. Elle est si pauvrement resserrée contre la muraille que nous la quittâmes aussitôt. Par contre, la maison de M. de Peyrehorade, dont la façade rectangulaire s’établissait autrefois dans la même perspective, garde un air de pure noblesse. La porte cintrée, aux larges voussoirs de marbre, couleur de rosé fanée, contemple la rue du Comte. Plutôt qu’une porte, c’est un porche qui mène à la cour intérieure où s’élève un escalier à la rampe de fer forgé. Au premier étage, des colonnes encastrent dans le mur les oreilles de leurs chapiteaux.

À l’époque où nous la visitions, la maison abritait une pharmacie un peu désuète, que remplace aujourd’hui une boutique d’objets de piété, avec l’enseigne : À l’Infante. Comme toujours, devant cet hôtel où avaient séjourné François de Moncade et son fils Guillaume, Chambellan de Philippe IV, je me heurtai au même regret, celui que me causait l’absence d’un platane dont la voûte s’appuyait sur les toits et dont l’ombre jouait sur la façade, mais M. Abraham était ravi. Il touchait au but de son pèlerinage.
Il ne désespérait pas de rapporter de son voyage quelque document inédit. C’était peut-être trop demander. Je l’accompagnai malgré tout à la maison commune où on nous signala l’existence d’une malle qui contenait de vieux papiers. Elle se trouvait au dernier étage, dans le logement de l’appariteur, où on l’avait oubliée près du plafond, parmi des liasses de journaux. L’appariteur la transporta docilement au rez-de-chaussée ; il en souleva le couvercle et nous laissa seuls. Un tourbillon de poussière nous fit d’abord reculer. Il se dissipa peu à peu et nous distinguâmes une centaine de rouleaux de parchemin qui sommeillaient comme des larves. Il n’y sera question que de canaux d’arrosage, fis-je à voix basse. M. Abraham ne m’entendit pas. Ses mains délicates et moites, dépliaient les rouleaux qui gardaient le secret des siècles et se refermaient brusquement sur ses doigts, en se délivrant d’une coulée de poussière. II en lisait les premières lignes, toujours semblables, et il les rangeait soigneusement. Je compris à Fonction de ses gestes qu’il allait tout dépouiller et je me retirai doucement. Lorsque je retournai dans la salle, il avait épuisé son trésor, mais il paraissait satisfait. Ses mains étaient comme gantées d’une sorte de glu, dont il eut peine à se défaire en se savonnant dans la cuvette de l’appariteur.

Je compris davantage M. Abraham lorsqu’il me fit part de son désir de contempler le Canigou sous la lune, et de la fenêtre où Mérimée l’avait contemplé. Cela me paraissait impossible. On avait beaucoup construit depuis un siècle. Une journée accablante pronostiquait une nuit chargée de vapeur. La nuit venue, je l’assurai encore qu’il n’y verrait goutte, mais comme il tenait à sa montagne, je le menai devant une prairie d’où elle se détachait d’ordinaire dans son ampleur. Il s’avança dans le brouillard, tan­dis que je pensais à la chambre noire où mon père faisait glisser une plaque dans le bain d’hyposulfite. Mon père prenait son chronomètre qu’il rappochait de ses yeux de myope. La petite aiguille battait fiévreusement, et quand il reprenait la plaque et la présentait à la lanterne on y découvrait les lignes menues des montagnes rapetissées. Mais dans cette nuit voisine du néant, la plus belle montagne du monde était irrémédiablement voilée.

La visite de M. Abraham en amena une autre, qui ne me fut pas annoncée. Je ne saurais dire le jour ni même le mois où je vis M. de Peyrehorade. Les personnages imaginaires ne suivent pas les lois communes. Ils se présentent spontanément comme dans les rêves. Ils sont fugaces et vaporeux et se dérobent au moment même où ils s’éclairent. Ils naissent de la réflexion qui les ac­cueille et se divertit avec eux.

Il me semble que M. de Peyrehorade commença à s’insi­nuer au cours de mon entretien avec M. Abraham, car nous de­vions penser à lui, quoique d’une manière différente. Il est pro­bable que je me découvris à ce même moment quelque affinité provinciale avec M. de Peyrehorade. Et c’est pourquoi j’éprouvai pour lui une sympathie bien naturelle. Quels que fussent ses dé­fauts, et ils n’étaient pas trop redoutables, je les lui pardonnais volontiers. J’excusais sa vanité, son exubérance, sa passion des fausses étymologies, car s’il confondait les arcanes de la science et de la magie, il était malgré tout sur la bonne voie. Je compre­nais l’élan de son lyrisme qui s’accordait à l’âme des vins. M. de Peyrehorade était un terrien. Il possédait sans doute quelques métairies, plusieurs olivettes et un moulin à huile, un jardin clos où mûrissaient les pamplemousses et où s’abritait un eucalyptus. Si quelque étranger visitait la ville, il l’obligeait avec bienveil­lance en le retenant chez lui.
Mais je lui savais gré surtout de vivre à jamais, figure ima­ginaire, parmi les figures de la petite ville, et de s’imposer parfois au-dessus d’elles.

M. de Peyrehorade profita donc de cette disposition de
mon esprit pour intervenir directement. J’éprouvai sa présence à la manière d’un fluide. Je le devinais plutôt que je ne le voyais. Il effleurait ma pensée par quelques touches légères. Je savais bien qu’il avait pris place dans un fauteuil d’osier, en face du mien, et il affectait une posture semblable à la mienne, mais je n’aurais pas pu l’affirmer et toute personne qui fût entrée dans la pièce ne l’eût pas remarqué. Cependant, si je jetais un coup d’œil sur la glace, tout envahie du reflet rosé des murs, j’y discernais la figure de M. de Peyrehorade. Il ne s’agissait point d’une halluci­nation. Je m’assurai vite qu’il ne portait pas le costume de son temps, la houppelande romantique ou la redingote serrée à la taille. Il était presque débraillé, comme si nous nous étions sur­pris l’un l’autre dans le même loisir. Un air de marinade qui sou­levait un rideau suspendu au-dessus des vitres flattait ses pieds nus dans les sandales. Quant à son visage, il ne se formait pas d’une manière décisive. J’en devinais quelque fort méplat, le teint brun et hâlé, les lèvres sensuelles. La boucle de ses favoris qui brillait par intervalles lui donnait un air d’époque, mais tout cela demeurait fort imprécis et le regard ne jaillissait pas de l’ombre.

Il va sans dire que je n’avais pas relu la nouvelle depuis plusieurs années, car j’aurais pu y retrouver ce portrait du pro­vincial : « C’était, nous dit Mérimée, un petit vieillard vert encore et dispos, poudré, le nez rouge, l’air jovial et goguenard. » Mais avec un auteur qui aimait tant à mystifier ses lecteurs, on ne sait jamais à quoi s’en tenir. J’inclinais à donner à M. de Peyrehorade la couleur de son nom, d’ailleurs emprunté à quelque village de Gascogne ou de Béarn. C’est un nom opulent et grave et qui sent son gentilhomme rural. Nous échangeâmes d’abord quelques propos que je juge inutile de rapporter, parce qu’il se bornait le plus souvent à m’approuver d’un signe de tête et à soutenir ma pensée. Si j’ai bonne mémoire, il était question de quelque détail d’urbanisme ou d’archéologie locale.

Mais un soir, M. de Peyrehorade rapprocha son fauteuil du mien et je vis son visage se pencher. Il voulant me faire des confi­dences.

- Mon auteur, - dit-il - m’a mêlé à une histoire étrange et qui me porte préjudice auprès des lecteurs. Je ne me réfère pas à notre débat sur les deux inscriptions. J’admets même qu’il avait raison, quoiqu’il me reste un doute sur certains points. Mais je souffre qu’il ait tant abusé de la crédulité des lecteurs...

- L’histoire est donc apocryphe ?

- Je ne dis pas cela. Il y a du vrai et il y a du faux, et l’invraisemblable y passe dans le champ du plausible.

Compre­nez-moi bien, Monsieur, mon pauvre fils est mort durant sa nuit de noces. Pouvez-vous croire que mon antique l’ait étouffé ?

- Nullement.

- Il est cependant des lecteurs qui ne savent plus, qui sont pris de vertige. L’auteur a accumulé trop d’indices qui font croire à une vengeance de Vénus. Il a joué avec l’absurde, Monsieur.

- Je m’en rends bien compte.

- Et encore n’avez-vous pas tout remarqué. Que signifie par exemple cet escalier dont les marches supérieures sont en bois, cet escalier qui craque si fortement dans la nuit ?

Autant que je me souvienne, il n’y avait que des escaliers de pierre dans ma maison. Et il est encore plus faux de dire que ma Vénus avait une expression d’ironie infernale. Vous la verrez d’ailleurs, et vous pourrez vous en convaincre...

- Comment pourrai-je la voir si elle a été fondue en cloche ?

- Fondue en cloche... après ma mort, j’entends bien. Car je ne l’eusse jamais permis de mon vivant. Mais quelle malice ! Si on admet que la statue n’existe plus, on peut supposer en­core qu’elle n’a jamais existé.

- C’est en effet l’opinion commune.

- Réfléchissons, Monsieur... Que vais-je devenir si on me prive de ma découverte ? Dois-je douter moi aussi de ma dé­couverte ?

- Elle est vraisemblable...

- Vous l’avez dit, Monsieur, notre sol est si parfumé d’anti­quité qu’une déesse peut surgir à chaque pas. Il existait des comptoirs phocéens, des marchés ibéro-phocéens sur la côte, des colonies romaines, des strades qui franchissaient les Pyrénées. Songez à toutes les richesses ensevelies et que l’on exhume de loin en loin, à l’Hermès d’Emporium, à l’Hermaphrodite de Rus-cino qui serre sa bandelette au-dessus de sa taille. Songez à ce Jupiter qui reposait dans la vase du Pirée.

- Le Pirée est fort loin.

- Mais Port-Vendres est tout proche. C’est là, sur un îlot ou sur un promontoire que se dressait le temple de Vénus. Pline la désigne sous le nom de Vénus Pyrène. Elle était célèbre au delà des mers. Son image s’était répandue dans le pays, cela se conçoit sans peine, et c’est clair comme le jour. Mais qu’elle ait été fondue en cloche, personne ne l’admettra, et vous n’y croyez pas vous-même.

- Nous sommes d’accord. Ce n’est qu’une fiction.

- Cela dépasse les lois de la fiction. Ah ! si l’auteur m’avait consulté, je lui aurais soufflé une autre conclusion... Vous voyez le drame : mon fils Alphonse, mon pauvre fils meurt sur son lit. Ma maison est glacée de terreur. Ma bru et sa nourrice affirment que mon antique a commis le crime et les dévotes gens s’en persuadent. Ils la croient forgée par le diable. Ils veulent l’exorciser. Déjà une foule craintive s’ameute autour d’elle... J’ai de la religion, Mon­sieur, et je crois aux maléfices, à l’au-delà, aux puissances du mal.

- Alors, vous cédez ?

- En apparence, Monsieur. J’appelle mes hommes et je leur demande de rendre à la terre le trésor qu’ils lui ont dérobé. Ils creusent une fosse aussi profonde que l’Averne. Ils font glis­ser une corde sous les aisselles de Vénus, et ils la rendent à l’Erèbe. Tout le monde est satisfait, et je puis mourir de chagrin, puisque l’auteur le veut ainsi.

- Le résultat serait le même ; nous aurions perdu un chef-d’œuvre.

- Lequel ? s’exclama M. de Peyrehorade.

- Celui de Mérimée.

- Je suis mal placé pour vous comprendre.Mais comprenez vous-même que je sauvais ainsi ma Vé­nus. De subtils effluves auraient décelé sa présence, et quelque archéologue aurait creusé des tranchées pour ramener l’immor­telle à la lumière du jour. Vous voyez bien que ma solution est la bonne... À vrai dire, l’auteur n’a pas bien connu mon histoire et je m’y égare moi-même. Il m’a créé pour jouer un mauvais tour à quelque confrère de province, mais je suis, je reste, je veux deve­nir M. de Peyrehorade, comme ma Vénus veut devenir la Vénus d’Ille : car elle existe, Monsieur et si vous l’aviez ignoré, je ne vous aurais jamais fait cette confidence...

Je ne pus que l’approuver. Certains personnages fictifs se débattent ainsi entre l’être et le non être. Ils échappent à la ri­gueur qui leur a été imposée dès que nous dialoguons avec eux et qu’ils apparaissent sous un autre éclairage. Ils veulent alors se transformer avec nous. Quant aux griefs que M. de Peyrehorade pouvait formuler contre Mérimée, je ne les jugeais pas trop inop­portuns. Il supportait mal de se trouver mêlé à une fable incer­taine. Si superstitieux fût-il lui-même, il devait conserver sa luci­dité dans le malheur et discerner que sa bru était victime d’une hallucination tragique. Il avait enfin le sentiment d’avoir été traité avec désinvolture par un écrivain qu’il avait comblé de préve­nances.

- Sans doute, ajoutait-il, même encore c’est dans son livre que je prends conscience de moi-même. Mais je me sens tout autre dès que je suis près de vous.

Tel fut notre entretien. Je ne me flatte pas de le rapporter fidèlement, surtout dans sa dernière partie qui se déroula au cours d’une nuit de septembre. Il ne devait pas s’exprimer avec cette véhémence. Il est probable que je donne un sens plus clair à ces propos qui s’évanouissaient dans les murmures de cette même nuit. Je me trouvais d’ailleurs dans cet état indécis où les impressions de la veille, sans entrer encore dans la catégorie du rêve, s’animent d’une vibration nouvelle. Les unes sombrent dans le néant, mais d’autres s’illuminent avec l’éclat d’un brasier pour signifier qu’elles se joignent à la substance même de l’es­prit. Du reste ces impressions étaient parfaitement délicates. J’essayai aussi de fixer dans la mémorie deux vers d’une vieille légende de Berceo... D’abord intacts et bien liés, venus d’une seule coulée, les mots se bousculaient les uns les autres, et je les voyais glisser comme les perles d’un collier. Il est probable que ce jeu me retint assez longtemps. Le corps demande trêve quand l’esprit résiste au sommeil et il doit se résigner à son tour.

Mais au cœur de mon repos je perçus nettement un appel et je me réveillai en sursaut. Que se passait-il ? Une vive clarté occupait le rectangle de ma fenêtre, que j’avais laissée ouverte dans un silence merveilleux. Ma petite chambre disparaissait sous ce flot. Le mur, quoique passé au lait de chaux, révélait à peine l’image d’une Vierge au manteau bleu, tandis qu’une in­fluence secrète venait de m’envelopper. Je me glissai hors des draps, et pieds nus, j’allai m’accouder à l’appui de la fenêtre, où je me sentis pénétré d’une douceur d’envoûtement. La lune de septembre vivait seule dans la solitude et son regard de déesse avait fermé le cercle magique. Tout était suspendu à sa volonté. La terre n’était plus qu’un immense verger chargé d’ombres en­dormies, autour duquel elle avait uni les collines. Une clarté som-meilleuse s’animait sur les versants qui pouvaient la recevoir. Un instant elle me tint captif, jusqu’à ce que je sentisse la brûlure de son rayon.
- Vous voyez qu’elle est toujours là, me souffla une voix. Elle garde son anneau...

Voir en ligne : L’écrivain Josep Sebastià Pons

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