"La demande en mariage", texte de la pièce

, par  Mick Miel , popularité : 4%

Photos de la représentation en mars 2003 à Calvisson

La demande en mariage A. Tchékhov (I888-I889)

FARCE EN UN ACTE

PERSONNAGES

NATAHALIA STEPANOVNA , 25 ans. Fille de STÉPAN STÉPANOVTCH TCHOUBOUKOV, propriétaire terrien.

IVAN VASSILIÉVITCH LOMOV, un voisin des Tchouboukhov, également propriétaire terrien, un homme très bien nourri, très bien portant, mais s’imaginant malade.

Un salon dans la maison de Tchouboukov. LOMOV, seul. Il tourne en rond en habit et gants blancs.

L0MOV- J’ai froid... Je tremble comme si je devais passer un examen. L’essentiel est de se décider. Quand on réfléchit trop longtemps, qu’on hésite, qu’on parle beaucoup, en attendant de trouver son idéal ou le grand amour, eh bien, on ne se marie jamais...

Brr !... J’ai froid ! Nathalia Stépanovna est une parfaite femme d’intérieur, pas vilaine, instruite... Que me faut-il de plus ? Mais je suis tellement ému que j’en ai des bourdonnements d’oreille.

(Il boit de l’eau.)

Je ne peux pas ne pas me marier... Premièrement, j’ai déjà trente-cinq ans, un âge critique pour ainsi dire. Deuxièmement, il me faut mener une vie régulière, calme... J’ai une maladie de cœur, des palpitations sans arrêt, je suis coléreux et je me mets constamment dans tous mes états... Ainsi, en ce moment, j’ai les lèvres qui tremblent et la paupière droite qui saute... Mais, le plus terrible, chez moi, c’est le sommeil. À peine suis-je au lit, à peine je commence a m’endormir, que soudain, du côté gauche, vlan ! un Coup de poignard ! Et ça file tout droit dans l’épaule et dans la tête... Je saute du lit comme un fou, je marche un peu de long en large, je me recouche, mais à peine le Sommeil me prend, que ça recommence, vlan !-un Coup de poignard dans le côté... Et ainsi de suite, une vingtaine de fois...

NATHALIA STÉPANOVNA, entre. - Mais... ! c’est vous ! Et papa qui me dit : « Vas voir, il y a un marchand qui vient chercher la marchandise. » Bonjour, Ivan Vassiliévitch !

L0MOV- Bonjour, chère et estimée Nathalia Stépanovna !...

NATHALIA STÉPANOVNA - Excusez mon tablier, je ne suis pas habillée... Nous sommes en train d’écosser des petits pois pour les faire sécher. Il y a longtemps qu’on ne vous a vu... Asseyez-vous... (Ils s’asseyent.) Voulez-vous déjeuner ?

L0MOV- Je vous remercie, j’ai déjà mangé.

NATHALIA STÉPANOVNA - Fumez... Voici les allumettes... Il fait un temps superbe, ce n’est pas comme hier, il a tellement plu que les ouvriers n’ont rien fait de la journée. On a beaucoup fauché chez vous ? J’ai voulu trop bien faire et j’ai fait faucher le pré en entier, et maintenant je m’en mords les doigts, tout mon foin va pourrir. Il aurait mieux valu attendre. Mais qu’est-ce qui se passe ? On dirait que vous êtes en habit ? Eh bien ! Vous allez au bal, peut-être ?... Soit dit en passant, ca vous va très bien... Non, mais sérieusement, pourquoi cette élégance ?

L0MOV ému- Voyez-vous, chère et estimée Nathalia Stopanovna... Il faut que je vous dise que je me suis décidé à vous demander de m’entendre... Vous serez, sans aucun doute, étonnée, et même peut-être fâchée. Mais je... (A part.) J’ai affreusement froid !

NATHALIA STÉPANOVNA - De quoi s’agit-il ? (une pause) Eh bien ?

L0MOV- Je tâcherai d’être bref. Vous n’êtes pas sans savoir, chère et estimée Nathalia Stépanovna que c’est depuis toujours, depuis l’âge le plus tendre, que j’ai l’honneur de connaître votre famille. Ma défunte tante et son époux, de qui, comme vous le savez, j’ai hérité les terres, ont toujours eu la plus grande estime pour votre papa et feu votre maman. La lignée des Lomov et celle des Tchouboukov ont toujours eu des rapports très amicaux et même, on pourrait dire, des sentiments de famille. Ajoutez à cela que mes terres touchent, comme vous le savez, directement aux vôtres. Vous vous rappelez peut-être que mes Prés du Bœuf sont à la limite de votre taillis de bouleaux.

NATHALIA STÉPANOVNA - Excusez-moi si je vous interromps... Vous dites : « mes Prés du Bœuf »... Ils sont donc à vous ?

Bien sûr...

NATHALIA STÉPANOVNA - Comment ça ! Les Prés du Bœuf sont à nous et non pas à vous !

L0MOV- Non, chère et estimée Nathalia Stopanovna, ils sont à moi.

NATHALIA STÉPANOVNA - Première nouvelle. Depuis quand sont-ils à vous ?

L0MOV- Comment, depuis quand ? Je parle des Prés du Bœuf qui viennent en pointe entre votre taillis de bouleaux et les Marais Brûlés.

NATHALIA STÉPANOVNA - C’est ça, c’est ça... Ils sont a nous.

L0MOV- Non, vous vous trompez, Nathalia Stépanovna, ils sont à moi.

NATHALIA STÉPANOVNA - Voyons, qu’est-ce qui vous prend, Ivan Vassiliévitch ! Mais depuis quand sont-ils à vous ?

L0MOV- Depuis quand ? Aussi loin que je m’en souvienne, du temps où j’étais enfant, ils ont toujours été à nous.

NATHALIA STÉPANOVNA - Ca alors, excusez-moi, non !

L0MOV- Cela ressort des actes, chère et estimée Nathalia Stépanovna. Il fut un temps où les Prés du Bœuf ont été en litige, c’est exact ; mais actuellement tout le monde sait qu’ils m’appartiennent. Ça ne se discute pas ! Voyez-vous, la grand-mère de ma tante avait donné ces prés en jouissance aux paysans du grand-père de votre papa, gratuitement et pour un temps limité, parce qu’ils lui mettaient ses briques au four. Les paysans du grand-père de votre papa jouissaient des prés gratuitement pendant quelque chose comme quarante ans et s’étaient habitués à les considérer comme les leurs, mais plus tard, quand a été publié le règlement cadastral...

NATHALIA STÉPANOVNA - Ça ne s est pas du tout passé comme vous le racontez ! Et mon grand-père, et mon arrière-grand-père considéraient que leurs terres allaient jusqu’aux Marais Brûlés, c’est donc que les Prés du Bœuf étaient à nous. Je ne comprends pas ce que vous avez à discuter. Je dirai même que c’est agaçant.

L0MOV- Je vous montrerai les actes, Nathalia Stépanovna.

NATHALIA STÉPANOVNA - Non, vous plaisantez ou vous me taquinez... Une vraie surprise ! Un terrain vous appartient depuis quelque chose comme trois cents ans et voilà qu’on vous déclare qu’il n’est pas à vous ! Ivan Vassiliévitch, excusez-moi, mais je n’en crois pas mes oreilles... Je n y tiens pas à ces prés. Il y a peut-être cinq déciatines en tout, et ils valent à peine trois cents roubles, mais ce qui me révolte, c’est l’injustice. Vous pouvez dire ce que vous voulez, je détesterai toujours l’injustice.

L0MOV- Écoutez-moi jusqu’au bout, je vous en supplie ! Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, les paysans du grand-père de votre papa mettaient les briques au four pour la grand-mère de ma tante. La grand-mère de ma tante, voulant leur être agréable...

NATHALIA STÉPANOVNA - Grand-père, grand-mère, tante... Je n’y comprends rien ! Ces prés sont à nous, un point, c’est tout.

L0MOV- Ils sont à moi !

NATHALIA STÉPANOVNA - À nous ! Vous pouvez me sortir des preuves pendant deux jours vous pouvez vous mettre quinze habits sur le dos, ils sont à nous, à nous... Je ne tiens ni à vous prendre votre bien ni à lâcher le mien... Vous m’excuserez !

L0MOV- Les Prés, Nathalia Stépanovna, je n’en ai pas besoin, mais c’est une question de principe. Si vous y tenez, je peux vous en faire cadeau.

NATHALIA STÉPANOVNA - C’est moi qui pourrais vous en faire cadeau, ils sont à moi !... Tout cela est pour le moins étrange, Ivan Vassiliévitch ! Jusqu’ici, nous vous avons considéré comme un bon voisin, un ami, l’année dernière on vous a prêté notre batteuse, ce qui nous a obligés de battre notre blé en novembre, et vous, vous nous traitez comme des tziganes. vous ne faites cadeau d’une terre qui m’appartient ! Excusez-moi, mais ce ne sont pas là des procédés de bon voisinage ! Et, à mon avis, c’est même de l’insolence, si vous voulez

L0MOV- Alors, à votre avis, je suis un usurpateur ? Mademoiselle, je ne me suis jamais emparé de terres qui ne m’appartenaient pas, et je ne permettrai à personne de m’en accuser... (Il se verse précipitamment un verre d’eau et le boit .) Les Prés du Bœuf sont à moi !

NATHALIA STÉPANOVNA - Ce n’est pas vrai. Je vais vous le prouver. Je vais les faire faucher dès aujourd’hui, ces prés.

L0MOV- Comment ?
NATHALIA STÉPANOVNA - Mes faucheurs y seront dès aujourd’hui.

L0MOV- Ils auront mon pied quelque part.

NATHALIA STÉPANOVNA - Essayez pour voir !

L0MOV tâtant son cœur - Les Prés du Bœuf sont a moi ! C’est clair ? À moi !

NATHALIA STÉPANOVNA - Je vous prie de ne pas crier ! Criez et râlez chez vous tant que vous voulez, mais ici je vous prierai de rester dans les limites !

L0MOV- Mademoiselle, si je n’avais pas ces effroyables, ces douloureux battements de cœur, si je n’avais pas les veines de mes tempes qui éclatent, je vous aurais parlé tout autrement ! (Il crie.) Les Prés du Bœuf sont à moi !

NATHALIA STÉPANOVNA - À nous !

L0MOV- À moi !

NATHALIA STÉPANOVNA - A nous !

L0MOV- A moi !

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