La malédiction de la Vénus

, par  Elisa Calvet , popularité : 5%

Je me retrouvai à nouveau sur ce chemin qui conduisait à la petite ville d’Ille où l’on m’avait envoyé pour faire une visite du patrimoine et, plus spécifiquement, pour aller voir la fameuse croix qui faisait la gloire de la ville. Je posais mes yeux sur le Canigou, montagne qui paraissait pour les habitants des alentours comme la plus belle du monde. J’étais plongé dans mes réflexions quand j’arrivai au relais de poste d’Ille. Là, je laissai ma monture et j’entrai dans la ville. Après avoir arpenté la première rue, je m’arrêtai dans une auberge pour y passer la nuit. Le soleil était en train de se coucher et je pensai qu’il était plus sage de commencer ma visite le lendemain. Alors je m’assis à une table et commandai de quoi souper. J’avais presque terminé mon repas quand un homme s’invita à ma table et m’adressa la parole :

« Bonjour cher monsieur, me reconnaissez-vous ?

_Je vais sans doute vous décevoir, monsieur, mais je ne vous reconnais pas le moins du monde, bien que je sois déjà venu ici et que j’aie une très bonne mémoire.

_Mais si, je suis le guide catalan qui vous a mené jusqu’à cette ville !

Tout d’un coup, tout me revint et je lui répondis avec entrain :

_Ah ! Je me souviens maintenant. C’est vous qui m’aviez raconté la découverte de la Vénus de bronze.

Ne me parlez pas de cette vipère ! Elle est restée sous forme de statue très peu de temps dans notre ville mais a fait bien assez de malheur !

_Vous voulez sans doute parler de la jambe de votre ami et de la mort du père et du fils Peyrehorade.

_Et ça ne s’est pas arrêté là ! me répondit le Catalan à moitié terrorisé. Le jour où l’on fit venir la cloche qu’avait fait fondre Mme de Peyrehorade à l’église, personne ne vit venir le brave homme qui s’était occupé de la tâche. Nous fûmes obligés de la monter jusqu’à son perchoir sans lui. Quand tout cela fut terminé, quelques-uns de mes camarades et moi-même sommes allés chez celui qui ne s’était pas présenté quelques heures auparavant. Au bout de cinq bonnes minutes passées à toquer à sa porte, nous décidâmes d’entrer et nous le vîmes étendu par terre sans vie avec un marteau près de la tête. Les autorités conclurent à un simple accident. Le pauvre homme avait sans doute glissé, sa tête avait dû heurter l’outil présent à ses côtés, puis mourir sur le coup.

_Si je puis me permettre vous n’avez pas l’air en parfait accord avec cette conclusion.

Mon avis, monsieur, c’est que tout ce qui s’est passé ici est la faute de cette Vénus ! Mais ce n’est que mon avis et je ne voudrais pas importuner,monsieur, dans la visite de notre ville, car je suppose que vous venez en touriste.

_C’est exact et je la commence demain même.

_Et bien, je vous souhaite une bonne visite ! »

Puis il se leva et me fit un grand salut en guise d’au revoir et quitta l’auberge. Après cela, je partis me coucher en repensant à l’imagination que pouvait avoir certains Catalans.

Le lendemain matin, après avoir pris mon petit déjeuner, je commençai ma visite d’Ille où flottait une légère atmosphère estivale. Je me dirigeai vers la route principale où se trouvait la fameuse croix dont on m’avait tant parlé. Après avoir fait un petit tour de ville, on voulut absolument m’amener voir le site de Casesnoves qui se trouvait à un petit quart d’heure de marche. Je fus fort déçu de ce que j’y trouvai. Certes, il y avait quelques murs mais ils étaient presque entièrement recouverts par la végétation. Tout désherbé ! Voilà ce qu’il aurait fallu faire. Je pris donc le chemin du retour dans un tout autre état d’esprit qu’à l’aller.

En redescendant à Ille, je passai par la place du jeu de paume où les joueurs commençaient à se faire rares car l’après-midi touchait à son terme. Je me retrouvai devant la maison des Peyrehorade et j’eus envie de leur passer le bonjour. Lorsque je frappai à la porte, ce fut Mme de Peyrehorade qui m’ouvrit et me reconnut tout de suite. Elle me reçut avec un grand sourire et me fit assoir dans le salon, puis apporta de quoi me désaltérer. Elle prit ensuite un fauteuil en face de moi et nous commençâmes à discuter :
« Et bien monsieur, je suis ravie de vous revoir par ici ! me dit-elle. Vous comptez rester longtemps ?

_Je suis ici pour refaire le tour de ce qu’il y a de plus beau à voir dans votre charmante ville. Quant à mon séjour, il devrait durer quatre ou cinq jours.
_Cela nous laisse un peu de temps pour nous voir. Dites-moi où couchez-vous ? me demanda-t-elle avec intérêt.

_Dans une auberge, la plus proche du relais.

_Et bien, c’est tout vu ! Ce soir, vous êtes mon invité, vous savez, on reçoit si peu de monde. »

J’acceptai la proposition qui formulée dans les termes qu’elle venait de prononcer n’en était plus une. Avec ce genre de personne, il vaut mieux laisser faire. On fit donc porter mes affaires chez Mme de Peyrehorade et au moment où on les faisait monter à l’étage, je vis apparaitre la veuve d’Alphonse qui était pale comme la mort, très maigre avec des cernes qui lui descendaient jusqu’au milieu des joues. Elle me regarda fixement comme si ma seule présence lui rappelait des souvenirs terriblement et effrayants qui ne s’étaient jamais dissipée de sa mémoire. Puis reprenant un peu de courage, elle me fit un signe de tête pour me saluer et quitta la pièce. Mme de Peyrehorade qui avait remarqué ce qui s’était passé prit la parole sur un ton tout de suite moins gai :

« Figurez-vous que la pauvre fille ne mange pratiquement plus et passe ses nuits à faire des cauchemars. Par moment, elle ne sait même plus ce qu’elle dit. Heureusement il y a des hauts et des bas.

_Mais permettez-moi de penser qu’elle n’est pas au mieux de ce qu’elle pourrait être.

_Effectivement, on peut dire qu’elle n’est pas dans ses meilleurs jours. Mais je peux vous dire que moi-même après ce qui s’est passé il y a quelques semaines je ne suis pas tranquille, alors imaginez dans quel état elle doit être !

_Que s’est-il passé ? Cela pourrait m’aider à comprendre pourquoi cette malheureuse veuve est folle.

_Eh bien, il y a deux semaines précisément, nous avons reçu un étrange et inquiétant colis. Au début, nous avons hésité à l’ouvrir mais j’ai repris courage car, après tout, ce n’est qu’un simple paquet. Donc je l’ouvris, avec prudence certes mais je l’ouvris. Elle s’arrêta un instant et fixa la commode qui se trouvait derrière moi puis elle reprit la parole. A l’intérieur, monsieur, à l’intérieur il y avait, je vous donne en mille… La tête de la vénus de mon mari ! A ces mots, un blanc envahit la pièce. Je repris la parole pour le briser.

_Êtes-vous sure de ce que vous avancez ?

_Puisque je vous le dis, je peux même vous la montrer ! Et elle se leva et se dirigea vers la commode qu’elle avait fixée il y a un instant. »

De cette commode, elle en sortit un coffret en argent assez massif et le posa sur la table. Elle l’ouvrit avec hésitation et en sortit une tête de bronze que je reconnus à ses yeux brillants de malice. Rien n’avait changé ! Quand on regardait ce visage, on ressentait toujours le même sentiment insoutenable que nous procurait le vision de cet objet. Après l’avoir examiné, Mme de Peyrehorade rangea la tête à sa place et me convia au souper après quoi elle me montra une chambre où passer la nuit.

Je m’y retrouvai bientôt seul. J’allais me coucher quand j’entendis des pas légé avec pourtant la régularité d’un automate. Puis, plus rien à part quelques bruits de placard. Ensuite, je m’endormis dans un sommeil profond. Le lendemain matin, je descendais pour prendre mon petit déjeuner quand, arrivé au rez-de-chaussée, je remarquai une grande agitation. Je me dirigeai vers mon hôte afin de lui demander ce qui se passait, elle me répondit sur un ton grave que pendant la nuit, ils s’étaient fait cabriolés et que, aussi surprenant que cela puisse paraitre, le seul objet qui avait été emporté était la tête de la Vénus de bronze. Je me retournais vers le gendarme qu’on avait fait venir et je lui demandai s’il savait qui étaient les coupables. Il me répondit avec la plus grande assurance que, depuis quelques temps, une bande de voleurs sévissait dans la région et qu’il était fort probable qu’ils soient à l’origine du vol. Après ces interrogations, je me retirai dans une pièce voisine. Là, je vis la veuve d’Alphonse qui s’approchait de moi raide comme un piquet et encore plus blanche que la veille. Elle m’adressa la parole en tremblotant légèrement des lèvres et me dit avec effroi :

« Il faut que vous m’aidiez …elle me possède.

_Qui elle ? Lui répondis-je.

_La Vénus elle me possède …

_Mais vous déraisonnez Madame !

_Non, j’en suis sûre, la nuit dernière, je me suis dirigée vers la commode qui renfermait sa tête. Je l’ai ouverte puis j’ai quitté la maison et je me suis dirigée vers les hauteurs de la ville. Quand je me suis réveillée, j’étais non loin de Casesnoves. Puis, je suis rentrée le plus vite possible pour me recoucher.

_Pourquoi n’en avez parlé à personne ?

_Ici, personne ne me crois mais vous, il le faut je vous en supplie ! C’est un démon déchainé, par sa simple volonté elle peut nous tuer !

Elle me regardait avec tant pitié que je lui répondis :

_Je vous crois, je vous crois mais maintenant retournez dans votre chambre, vous êtes pleine de terre. »

La pauvre femme s’exécuta sans discuter et je partis enfin déjeuner. En début d’après-midi, je partis faire une petite promenade et, tout en marchant, je repensais à tout ce qui s’était passé. Abandonné dans mes réflexions, j’avais dut marcher assez longtemps car j’arrivai à l’endroit où la pauvre Mme Alphonse avait prétendu passer la nuit. Alors que la vieille les façades étaient recouvertes de végétaux, je notais en arrivant une différence. La végétation avait été comme brûlée et plus je m’avançais, plus le phénomène paraissait accentué. C’est alors que je vis posée sur une pierre la tête de la Vénus disparue dans la nuit. Je m’avançais prudemment vers l’objet, le prit dans mes mains et, au moment où mes doigts touchèrent la tête de bronze, un frisson me parcourut de la tête au pied. Ensuite, je ramenai la tête de bronze à ses propriétaires qui ne parurent pas très contents. Par contre, le gendarme lui était très heureux d’en finir avec cette affaire. Après avoir enregistré ma déposition, on me fit parvenir une lettre dans laquelle on me demandait de rentrer d’urgence à Paris. Donc, je dus quitter mon hôte et partir sur le champ. Plus tard, j’appris que peu de temps après mon départ, la maison des Peyrehorade avait brûlé, qu’il n’y avait eu aucun survivant et que personne n’avait retrouvé dans les décombres la tête de la Vénus de bronze.

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