L’autobiographie au cinéma : à propos de "Au revoir les enfants"

, par  Mick Miel , popularité : 3%

L’autobiographie au cinéma

L’autobiographie est un genre littéraire récent, même si on peut en discerner les sources chez saint Augustin (Les Confessions), Montaigne (Les Essais) et, surtout, chez Jean-Jacques Rousseau (Les Confessions). Elle a pu prendre la forme de mémoires (Chateaubriand et ses Mémoires d’Outre-Tombe), de journaux intimes (Henri-Frédéric Amiel) ou de romans autobiographiques (Marcel Proust).

Né à l’époque pré-romantique, le récit autobiographique ne s’est véritablement développé que dans la première moitié du XXe siècle. C’est-à-dire lorsque les pratiques artistiques d’un Cézanne, d’un Proust, ont amené certains commentateurs, s’appuyant sur les travaux de Saussure en linguistique, Freud en psychanalyse, à reconsidérer le monde “comme représentation” et à interroger la relation entre l’autobiographie et son auteur.

Ainsi, le célèbre “je dis la vérité” de Jean-Jacques Rousseau se comprend bien mieux si on le traduit par : “Je dis que je dis la vérité”. C’est même ce qui rend les Confessions passionnant et fonde son originalité . Ce qu’a vécu Rousseau est-il plus digne d’intérêt que ce que chacun de nous vit ou a vécu au quotidien ? Ceux qui trouvent la volupté ailleurs que dans une fessée sont-ils moins dignes de littérature que le petit Jean-Jacques ? Mais lui joue du décalage entre ce qu’il a éprouvé et ce qu’il conte, entre le vécu et l’écrit, un décalage que l’écriture - et c’est là qu’il y a art et artiste - prend en charge : la différence entre le temps du récit et le mouvement de l’œuvre, tel qu’on le rencontre chez Proust ou, plus tard, dans la “déconstruction” propre au Nouveau roman.

Pourquoi l’autobiographie est-elle si rare au cinéma ?

Contemporain de ces révolutions culturelles, le cinéma semblait se prêter particulièrement bien à l’autobiographie. Or peu de cinéastes ont vraiment manifesté une telle préoccupation. Une première raison est d’ordre pratique. Prenons le cas d’Henri Verneuil : son roman autobiographique Mayrig touche par un récit qui semble direct, ne s’embarrassant pas d’effets littéraires... L’efficacité du cinéaste ne pouvant être mise en cause, il faut admettre que cette “sincérité” immédiate se perd lors de l’adaptation au cinéma. La lourdeur du dispositif cinématographique y est sans doute pour quelque chose : des stars aussi talentueuses qu’Omar Sharif et Claudia Cardinale dans le rôle des parents du petit Arménien de Marseille font nécessairement représentation, duplicata, insincérité... Si les mots du roman pouvaient passer pour identiques à ceux de l’enfant, les images sont celles du cinéaste chevronné, mais surtout adulte, qui n’arrivent pas à passer pour celles de l’enfant qu’il a été et qu’il met en scène - ce qu’a en revanche réussi un Fellini (Fellini-Roma ou Amarcord). Lorsque l’on n’est pas Fellini, le recours à des structures de production légères et un matériel adéquat, ont pu faciliter le travail autobiographique, comme Nanni Moretti (Journal intime), Philippe Garrel (Le Révélateur, la Cicatrice intérieure...) ou Raymond Depardon (les Années déclic)...

Et si le cinéma était essentiellement autobiographique ?
On peut avancer une autre hypothèse : si l’on trouve aussi peu de cinéastes, peut-être est-ce parce que l’on applique au cinéma une conception littéraire de l’autobiographie. En effet, lorsqu’un écrivain évoque un village, il convoque tous les villages du monde... Pour faire œuvre autobiographique, il doit faire accroire par sa fiction qu’il s’agit bien de “son” village, “plus mon petit Lyré que le mont Palatin”, précisait Du Bellay...
À l’inverse, au cinéma, lorsque Louis Malle filme les petites rues de Provins, il s’agit certes pour lui de celles d’Avon, mais en aucun cas de celles du village de notre enfance, ni même d’un village qui serait passablement différent du “sien”. Le possessif - la marque de l’auteur - est d’une certaine manière consubstantiel à l’image cinématographique. Le cinéma pourrait donc être considéré comme “essentiellement autobiographique” ; tout comme le serait d’ailleurs l’Église d’Auvers de Van Gogh...
Aussi, pour que le cinéma apparaisse comme spécifiquement autobiographique, au sens littéraire du terme, le réalisateur devrait-il se mettre lui-même en scène (Moretti, Woody Allen...). Ou bien, comme l’a fait Louis Malle, recourir au seul signifiant “réel” du cinéma, la parole, signant son film de sa propre voix.

Jacques Petat et Joël Magny

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