"L’esquive" de Abdelatif Kechiche

, par  Mick Miel , popularité : 6%

Abdelkrim, dit Krimo, quinze ans, vit dans une cité HLM de la banlieue parisienne. Il partage avec sa mère, employée dans un supermarché, et son père, en prison, un grand rêve fragile : partir sur un voilier au bout du monde.

En attendant, il traîne son ennui dans un quotidien banal de cité, en compagnie de son meilleur ami, Eric, et de leur bande d’amis. C’est le printemps et Krimo tombe sous le charme de sa copine de classe Lydia, une pipelette vive et malicieuse...

L’ESQUIVE, film français (2003). Comédie dramatique.

Durée : 1h 57

Date de sortie : 07 janvier 2004

Réalisé par Abdelatif Kechiche

Avec Osman Elkharraz, Sarah Forestier, Sabrina Ouazani

Image de Lubomir BAKCHEV

Production : Lola / Noé Productions

Prix et Festival

Festival du Film de Belfort - 2003

Grand Prix du Long Métrage Français

Prix Gérard Frot-Coutaz

Prix du Public

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SYNOPSIS

Krimo, une quinzaine d’années, vit avec sa mère en banlieue ; son père, en prison, lui dessine des voiliers. Après sa rupture avec Magalie, Krimo retrouve Lydia, une amie d’enfance à qui il prête dix euros pour acheter son costume de théâtre. Cette dernière insiste pour qu’il l’accompagne : elle répète Le Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux avec Rachid et Frida. Sensible au charme de Lydia, Krimo troque quelques affaires avec Rachid, pour qu’il lui cède son rôle d’Arlequin, meilleur moyen d’approcher celle qui « fait battre son cœur ». Alors que Fathi essaie de le réconcilier avec Magalie, Krimo, bien en peine dans son rôle théâtral, ose demander à Lydia une aide particulière. Enfin seul avec la jeune fille, il tente « dans le feu de l’action » de l’embrasser, comme Arlequin chez Marivaux ; elle l’esquive, promettant une réponse plus tard

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Critiques Presse

Abdellatif Kechiche (La Faute à Voltaire) a construit son film en blocs compacts. En affrontements permanents. C’est à qui parlera le plus vite, gueulera le plus fort. La réunion de Marivaux et des gamins de la cité est, pour lui, une réflexion plaisante et passionnante sur le langage, mais aussi un moyen de montrer une violence masquée qui menace de s’embraser à la moindre étincelle. Dans cette mini-société close sur elle-même, donc hystérique, les alliances fluctuent au nom d’une morale, terrifiante dans sa rigueur : parce qu’elle n’a pas immédiatement accueilli ni rejeté Krimo, qui lui demandait de sortir avec elle, Lydia est accusée par ses copines d’être une fouteuse de merde, une « sans pitié ». Et le personnage le plus extravagant - le plus inquiétant aussi sous son apparente décontraction - c’est Fathi, le petit macho, qui met son grain de sel dans les affaires de coeur de son pote Krimo. Sous la constante tendresse du regard, la mise en scène est tendue comme un film qui menacerait à chaque instant de se rompre. On sent chez Abdellatif Kechiche - un peu comme chez Jacques Doillon, quand il filme les émois des Petits Frères ou les ados bourgeois du Jeune Werther - la volonté d’aller jusqu’au bout du paroxysme. D’exacerber le réalisme pour créer un monde troublant, à mi-chemin du reportage et de la fiction. A la frontière de la vérité et du conte. Alors, peu à peu, le sabir coloré des ados de banlieue s’harmonise avec les imparfaits du subjonctif de Marivaux.
En définitive, les uns et les autres ne font que parler d’amour. Même s’il est de plus en plus difficile de privilégier les sentiments dans une société où l’incompréhension rôde et où l’intolérance menace. Abdellatif Kechiche n’a rien d’un idéaliste ni d’un utopiste. Mais, avec l’aide de comédiens amateurs étonnants de vigueur et de fraîcheur (Sara Forestier est une étonnante Lydia, mais tous sont remarquables), il réussit l’alliance rare de la lucidité et de l’espoir. L’Esquive décrit, donc, le monde tel qu’il est et le rêve tel qu’il pourrait être. C’est, au sens le plus noble du terme, un film politique. Et un film politique superbe.

Pierre Murat / Télérama 2817, 10 janvier 2004

Pas si nombreux, les cinéastes français qui se collettent à la parole. Abdelatif Kechiche dont c’est le deuxième film (après La Faute à Voltaire) est de ceux-là : une parole verte, en sur-régime permanent, irrigue L’Esquive. S’aventurant sur le terrain délicat du "film-banlieue" Kéchiche décrit les atermoiements amoureux d’une galerie de personnages adolescents. … Idéalement, on situerait volontiers Kechiche quelque part entre Pialat (pour la violence des mots, l’irrésistible élan vitaliste de la parole) et Pagnol (cette même parole comme identification à une communauté : là la Provence, ici les cités). Loin d’un verbe exclusivement axé sur une pauvre sociologie descriptive (type La Haine), L’Esquive engendre un étrange ars poetica de la parole de banlieue. Qu’importe si le langage y est inventé ou authentique (vous avez dit "s’éventailler" ?) : un intense effet de réel naît de ces mots éructés, celui d’une langue obstinément vivante et polymorphe qui, loin de tout embaumement, de toute rigidité conservatrice dynamite la fine membrane séparant le parlé de l’écrit, le profane (la rue) du sacré (l’art). Glissement de territoire aussi, d’une langue symptôme à une langue des sentiments puisqu’elle est, dans son essence même, celle de l’amour, de l’amitié et plus généralement du vivre-ensemble, là où une écoute superficielle la verrait du côté de l’ordurier, de la haine ou du mépris. Pas question pour autant d’anesthésier la violence, le film de Kéchiche avançant dès l’entame, en équilibre précaire, sur la ligne de crête séparant la colère de l’hystérie destructrice. Pourtant, à mesure que le film progresse, loin de constituer un facteur de crispation où à l’inverse de s’apaiser, cette langue prend toute sa dimension socialisante. La pièce de Marivaux, que les adolescents répètent en classe, peut se lire comme une sorte d’outil pédagogique dans l’apprentissage des sentiments. Mais d’une autre manière, par leur caractère moraliste, les mots de Marivaux redoublent ceux des adolescents, comme pour mieux souligner la noblesse de leur parole qui à force de chercher, de piétiner, de jauger, de violenter l’Autre finit par le reconnaître, par comprendre les subtils chemins de l’amour. Dans le cas contraire il n’y a pas d’apprentissage. C’est le sens du destin de Krimo à l’intérieur du film qui à force de mutisme et de taciturnité, ne sachant pas donner la réplique correctement à Lydia, finira par s’exclure de lui-même de cette petite communauté. Le sens aussi de la scène du contrôle policier où il ne s’agit plus d’argumenter ni même de communiquer mais de se taire.
Car cette langue, cet argot qui se jouent toujours au risque de la caricature ou du folklore, voire même de l’artifice (c’est le propre d’un langage haut en couleur) est celle-là même qui appelle une réponse. Les mots et expressions parfois hurlés par les personnages ne sont jamais un point final, une volonté d’avoir le dernier mot mais une demande de réplique (comme on dirait une demande d’amour). Répliquer, bien ou mal, d’une façon cinglante ou maladroite, en s’énervant ou en calmant le jeu, mais répliquer. De là sans doute vient la puissance de cette leçon de vie dans la cité.

Jean-Sébastien Chauvin / Chronicart 7 janvier 2004

Africultures.com - Olivier Barlet

Le but est atteint, avec brio, car le film convainc de bout en bout. Mais comme disait Genette, le rire reste un tragique vue de dos, car la tombée des masques si brillamment orchestrée dévoile aussi combien derrière leurs maladroits marivaudages, ces jeunes sont dépourvus de tout.

aVoir-aLire.com - Romain Le Vern

Progressivement, le scénario, subtil et fin, évapore les clichés, s’affranchit des comparaisons peu flatteuses et propose une histoire drôle, simple, juste, lumineuse.

MCinéma.com - Jean-Luc Brunet

Véritable plaidoyer pour le droit à l’amour et à la culture, L’Esquive est une oeuvre intense et vibrante dont on sort ragaillardi. Un bain de jouvence et la première surprise de 2004. A conseiller au plus grand nombre !

Libération - Philippe Azoury

(...) même s’il est un film très découpé, réussissant en quelques plans de nuques un exploit de sensualité et d’observation, la première qualité de l’Esquive n’est pas de vouloir exister coûte que coûte comme film de cinéma. Mais, à l’inverse, d’embrouiller le jeu de nos références en partant des codes connus (...)

L’Humanité - Michaël Melinard

Excellent directeur d’acteurs (...), le cinéaste s’est aussi remarquablement acclimaté aux obstacles liés à l’économie de survie du film. La banlieue comme théâtre de jeu, des jeunes de cités comme comédiens principaux, l’Esquive est un audacieux pari admirablement réussi par le cinéaste.

Aden - Philippe Piazzo

C’est (...) cette impression de densité et de justesse qui tenaille le spectateur. Puis c’est la profondeur du thème et de ses développements qui ne vous lâche pas. Car il est certain, à voir la force que déploie le film aujourd’hui sur l’écran, que L’Esquive (...) est un film qui va devenir une référence.

Le Monde - Florence Colombani

Abdellatif Kechiche filme la parole en marche avec fièvre, mû par une urgence qui donne au film une grande puissance artistique.

Télérama - Pierre Murat

(....) avec l’aide de comédiens amateurs étonnants de vigueur et de fraîcheur (...), il (Abdellatif Kechiche) réussit l’alliance rare de la lucidité et de l’espoir. L’Esquive décrit, donc, le monde tel qu’il est et le rêve tel qu’il pourrait être. C’est, au sens le plus noble du terme, un film politique. Et un film politique superbe.

Les Inrockuptibles - Serge Kaganski

Croisement subtil du réel et du théâtre où s’éprouvent les perpétuels jeux de l’amour et du hasard. Porté par des dialogues incandescents et de jeunes acteurs électriques, L’Esquive d’Abdellatif Kechiche met délicatement à nu certaines fractures de la société française.

Chronic’art.com - Jean-Sébastien Chauvin

Les mots et expressions parfois hurlés par les personnages ne sont jamais un point final, une volonté d’avoir le dernier mot mais une demande de réplique (comme on dirait une demande d’amour) (...) De là sans doute vient la puissance de cette leçon de vie dans la cité.

Première - Sophie Grassin

L’Esquive, comédie très drôle - car L’Esquive est une comédie très drôle mais aussi foncièrement "politique" - colle aux bouilles, aux corps, aux éclats de voix, oscille entre Jacques Doillon et Maurice Pialat.

Studio Magazine - Thierry Chèze

Au milieu de cette petite troupe, une actrice explose. Elle s’appelle Sara Forestier. Sa tchatche, sa nature, la précision de son jeu et sa photogénie lui promettent des beaux lendemains. A l’image de cette fiction, dont l’humanité vibrante bouscule brillamment nos certitudes.

Le Point - Olivier De Bruyn

Suivant au plus près une bande d’adolescents des cités confrontés aux jeux de l’amour et du hasard (dans leur vie comme sur les scènes de théâtre), Abdellatif Kechiche dévoile une sensibilité, un sens du rythme et du dialogue qui témoignent d’une personnalité créatrice hors du commun.

Le Nouvel Observateur - Pascal Mérigeau

Tout va si vite, tout est si fluide que l’on se dit que c’est forcèment la vie. On ne se trompe pas et pourtant on n’a pas raison : c’est beaucoup mieux que cela, c’est du cinéma, qui offre de considérer la vie des autres au miroir de la sienne propre. Du cinéma pensé, réfléchi, travaillé.

Positif - Vincent Thabourey

(...) une finesse psychologique d’autant plus émouvante qu’elle nous apparaît au détour d’un langage inédit, énergique et physique jusqu’à en être parfois brutal (...) Mais L’esquive est avant tout une comédie (...) qui fonctionne grâce aux allers-retours permanents entre deux langues que tout sépare (...)

L’Express - Eric Libiot
Sociologue un peu, cinéaste sûrement, Kechiche livre un long-métrage plein de verbe et de verve. Emouvant et drôle. Incarné et parlé.

Fluctuat.net - Anne-Laure Bell

En mettant les mots de Marivaux au coeur de la cité, le réalisateur fait preuve d’audace. Mêlant les répliques aux dialogues, il offre un regard pétri de contrepoints.

Le Figaro - La Rédaction

Avec le langage et les moeurs des jeunes de banlieue, un film qui parle d’amour et une approche intelligente d’un milieu mal compris.

Cahiers du Cinéma - Jean-Philippe Tessé

L’Esquive est l’accomplissement de ce retour vers la spontanéité des sentiments, l’esquisse des portraits et l’attention à ce qui ne fait plus (plus maintenant) événement.

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Secrets de tournage

Un autre regard sur la banlieue

"On a fait une telle stigmatisation des quartiers populaires de banlieue, qu’il est devenu quasiment révolutionnaire d’y situer une action quelconque sans qu’il y ait de tournantes, de drogues, de filles voilées ou de mariages forcées. Moi, j’avais envie de parler d’amour et de théâtre, pour changer", explique le réalisateur Abdellatif Kechiche.

Le tournage

Le tournage du film s’est déroulé dans le quartier de Franc-Moisin, à Saint-Denis (93). Si au départ les habitants se montraient plutôt réticents, ils ont vite compris que le tableau de la cité fait dans L’Esquive n’allait pas les "trahir", critique qu’ils reprochaient à de nombreux reportages télévisées les concernant.

Marivaux, à la genèse du film

Le Jeu de l’amour et du hasard (1730), œuvre sur le travestissement et les faux semblants, est au centre du film : les élèves répètent la pièce et profitent de leur rôle pour déclarer leurs sentiments. Mais pour Abdellatif Kechiche, faire référence à Marivaux va de soi dans un film qui traite des minorités, en raison de son regard moderne et audacieux, comme il s’en explique : "chez (lui), les valets, les soubrettes, les paysans, les orphelins tiennent non seulement des rôles à part entière dans l’intrigue, mais il leur prête également une vie intime, une intériorité, des sentiments nuancés. (...) Il y avait plus d’audace dans sa démarche que dans ce qui se fait aujourd’hui dans la représentation des minorités."

Des acteurs non professionnels

Pour les jeunes acteurs du film, c’était leur première expérience en tant qu’acteur. Seule Sarah (qui joue Lydia) avait déjà fait deux figurations. Le casting s’est imposé à la suite des répétitions de groupe et selon les disponibilités de chacun, car le film a en partie été tourné l’été.

Le langage des cités

"Je voulais démystifier cette agressivité verbale, et la faire apparaître dans sa dimension véritable de code de communication. Une sorte d’agressivité de façade qui cache bien souvent de la pudeur, et même parfois une véritable fragilité, plus qu’une violence à proprement parler ".

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Outils pour aller plus loin

- Entretien avec le réalisateur - sur le site des Inrockuptibles

- Rencontre avec le réalisateur autour de sa carrière - Sur le site de Télérama

- Entretien - sur le site de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration

- Critikat - "L’Esquive, l’autre visage de la banlieue", critique de Clément Graminiès

- Article des Cahiers du cinéma - "Retour sur un film dont on parle", par François Bégaudeau (document imprimable)

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