"Carmen" de Prosper Mérimée

, par  Mick Miel , popularité : 6%


Nourrie de ses voyages personnels, mais aussi héritière de Cervantès, la célèbre nouvelle de Mérimée mêle un reportage ethnographique sur une Andalousie de feu à une sèche tragédie de la captation amoureuse. Une ironie désinvolte, survivance du « premier » Mérimée, laisse à distance la réalité frémissante, violente de cette passion en Espagne. Une curiosité expressément fantasmatique réinvestit la mode ibérique des années 1830 et explore les singularités du peuple gitan, son érotique sauvage et son éthique anarchique.
Don José illustre l’attraction irrésistible de ce monde inaccessible. Carmen, bijou noir, est la figure inoubliable d’une liberté incendiaire et mortelle, l’incarnation d’une jouissance fataliste. Ce tempérament est pleinement servi, en 1875, par la musique, haletante et charnelle, posée par Georges Bizet sur l’espagnolisme facile de ses librettistes Meilhac et Halévy (Carmen de Bizet).

L’histoire du cinéma, de Cecil B. DeMille (Carmen, 1915) à Francesco Rosi, en passant par Otto Preminger (Carmen Jones, 1954), sans compter bien sûr Carlos Saura, ne cessera de réinventer ce visage.

Résumé de l’histoire

Un archéologue recueille à Cordoue le récit d’une passion fatale de la bouche d’un bandit condamné à mort, qu’il a rencontré auparavant et par qui il a été sauvé du guet-apens tendu par une bohémienne, la Carmencita (I et II). Jeune militaire basque, Don José est conduit par une bagarre entre femmes à Séville à arrêter Carmen la provocante, puis à la laisser s’enfuir, au mépris de son devoir. Elle se donne à lui, puis l’entraîne dans la contrebande, où elle joue la prostituée et la rabatteuse. Meurtrier d’un lieutenant, puis de son mari, il la conjure d’arrêter cette vie, et, devant son refus, la tue avant de se rendre (III). Une brève encyclopédie des mœurs gitanes conclut le récit (IV).

1/ Lien pour accéder à la nouvelle complète

2/ La fin de la nouvelle de Mérimée)

« Carmen, lui dis-je, voulez-vous venir avec moi ? »

Elle se leva, jeta sa sébile, et mit sa mantille sur sa tête comme prête à partir. On m’amena mon cheval, elle monta en croupe et nous nous éloignâmes.

« Ainsi, lui dis-je, mar Carmen, après un bout de chemin, tu veux bien me suivre n’est-ce pas ?

"Je te suis à la mort, oui, mais je ne vivrai plus avec toi. »

Nous étions dans une gorge solitaire ; j’arrêtai mon cheval. « Est-ce ici ? » dit-elle, et d’un bond elle fut à terre. Elle ôta sa mantille, la jeta à ses pieds, et se tint immobile un poing sur la hanche, me regardant fixement.

« Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ; c’est écrit, mais tu ne me feras pas céder".

"Je t’en prie, lui dis-je, sois raisonnable. Écoute-moi ! tout le passé est oublié. Pourtant, tu le sais, c’est toi qui m’as perdu ; c’est pour toi que je suis devenu un voleur et un meurtrier. Carmen ! Ma Carmen ! laisse-moi te sauver et me sauver avec toi."

"José, répondit-elle, tu me demandes l’impossible. Je ne t’aime plus ; toi, tu m’aimes encore, et c’est pour cela que tu veux me tuer. Je pourrais bien encore te faire quelque mensonge ; mais je ne veux pas m’en donner la peine. Tout est fini entre nous. Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta romi ; mais Carmen sera toujours libre. Calli elle est née, calli elle mourra".

"Tu aimes donc Lucas ?" lui demandai-je.

"Oui, je l’ai aimé, comme toi, un instant, moins que toi peut-être. À présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé. »

Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes. Je lui rappelai tous les moments de bonheur que nous avions passés ensemble. Je lui offris de rester brigand pour lui plaire. Tout, monsieur, tout ! je lui offris tout, pourvu qu’elle voulût m’aimer encore !

Elle me dit : « T’aimer encore, c’est impossible. Vivre avec toi, je ne le veux pas. » La fureur me possédait. Je tirai mon couteau. J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon.

« Pour la dernière fois, m’écriai-je, veux-tu rester avec moi ?

"Non ! non ! non ! » dit-elle en frappant du pied, et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée, et la jeta dans les broussailles.

Je la frappais deux fois. C’était le couteau du Borgne que j’avais pris, ayant cassé le mien. Elle tomba au second coup sans crier. Je crois encore voir son grand oeil noir me regarder fixement ; puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une bonne heure devant ce cadavre. Puis, je me rappelai que Carmen m’avait dit souvent qu’elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau, et je l’y déposai. Je cherchai longtemps sa bague, et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d’elle, avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite je montai sur mon cheval, je galopai jusqu’à Cordoue, et au premier corps-de-garde je me fis connaître. J’ai dit que j’avais tué Carmen ; mais je n’ai pas voulu dire où était son corps. L’ermite était un saint homme. Il a prié pour elle ! Il a dit une messe pour son âme...

Pauvre enfant ! Ce sont les Calé qui sont coupables pour l’avoir élevée ainsi.

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