"A tes amours" de Olivier PEYON

, par  Mick Miel , popularité : 5%


Ils sont frère et sœur, mais ils ne vivent pas sous le même toit et ne se voient pas souvent. Un peu plus âgée que son frère, elle le taquine pour obtenir ses confidences. Amoureux de Céleste, il n’ose pas se déclarer. Elle décide de l’aider. Il accepte de jouer le jeu de la répétition.

- France 2000

- Genre : Comédie Dramatique

Mise en scène

Ce quatrième court-métrage d’Olivier Peyon parvient en sept minutes à montrer comment la parole peut bouleverser un être et, soudainement, le faire vaciller.

Pendant qu’un train passe, la sœur observe son frère constatant que le temps aussi a passé. D’un air taquin, elle pousse l’adolescent introverti aux confidences en lui faisant subir un interrogatoire tendre et sans répit. L’alternance, champs/contrechamps installe le dialogue dans un jeu ininterrompu de questions/réponses.

Cependant, la véritable entrée dans le film ne se produit que plus tardivement, lorsque, la grande sœur, en véritable metteur en scène, invite son frère à se prêter à un petit jeu de rôles dans lequel elle incarne Céleste, la jeune fille dont il est épris en faisant comme si la déclaration lui était destinée. C’est alors que s’opère un premier glissement du regard. La caméra se fixe sur la jeune femme qui envahit l’écran pendant que son frère passe aux aveux. Le long plan sur la comédienne avec l’acteur en amorce vient rompre l’alternance de champs/contrechamps qui accompagnait jusque-là le dialogue en suivant chaque locuteur l’un après l’autre. Subrepticement, la jeune femme que le réalisateur définit comme un “personnage de réaction“ passe du statut de personnage secondaire chargé uniquement de faire avancer le dialogue, à celui d’héroïne principale. Les contraintes liées au tournage font que le frère apparaît dans l’ombre alors que la jeune fille est au soleil. La différence de luminosité, au départ involontaire, prend - “magie du cinéma !” selon les termes du réalisateur - tout son sens. C’est la comédienne qui, en pleine lumière, absorbe toute l’attention. Désormais les plans ne correspondent plus au va-et-vient de caméra induit par l’échange des propos dans le dialogue. C’est l’impact des mots qui est donné à voir.

C’est un long travelling sur la comédienne, qui est le révélateur de cette transformation et qui nous donne à voir le trouble qui emplit la jeune femme au fur et à mesure que l’adolescent lui dévoile son cœur.

Comme dans la comédie de Marivaux, La Surprise de l’Amour, où les deux personnages s’aiment pendant toute la pièce, mais n’ouvrent les yeux qu’à la dernière scène, Jocelyne qui croyait être clairvoyante tout au long du film, ne découvre qu’à la fin de la répétition, l’émotion que cette déclaration d’amour fictive a fait naître en elle.

Découpage séquentiel

- 1) Générique sur fond noir. En voix off, une jeune fille s’adresse à son plus jeune frère. Ils ne vivent pas sous le même toit et ne se voient pas souvent. Elle tente d’obtenir ses confidences.

- 2) 0’34". Klaxon. Un train passe. Le frère et la sœur en gros plan. Elle insiste et le taquine.

- 3) 1’36". Ils descendent vers la rivière. Un coucou nous annonce le printemps.

- 4) 1’56. Assis au bord de l’eau, côte à côte. Elle se confie un peu ; elle aimerait bien qu’un garçon lui fasse une déclaration d’amour.

- 5) 2’12". Gros plans sur les personnages. Elle propose de l’aider à préparer sa déclaration pour Céleste.

- 6) 3’26". Il se lève, et tente un premier essai, pas très convainquant.

- 7) 3’50". Enfin, il trouve l’inspiration. Sa sœur l’écoute, d’abord amusée.

- 8) 4’31". Gros plan sur le garçon qui s’exprime comme si Céleste était là, devant lui.

- 9) 4’50". Lent travelling, le fleuve en arrière-plan. Sa sœur l’écoute avec émotion, les yeux humides puis remplis de larmes.

- 10) 5’40". Il lui demande : C’était pas trop... ?. Elle lui répond : Tu as oublié de dire "je t’aime“ et détourne son regard.

- 11) 6’09". Générique de fin sur fond noir on entend le clapotis du fleuve.

Pistes de travail

Le dispositif scénographique

Faire décrire les éléments qui le composent : le train (mouvement/voix off), le bord de Loire (immobilité/miroir de l’eau) et le chemin qui permet de passer de l’un à l’autre.

Enjeu de la mise en scène

Montrer comment la mise en scène, ici, va être le moyen de mettre à jour la vérité des personnages.

Et que c’est cette vérité, une fois révélée, qui amènera le réalisateur (au montage) à dissocier, dans la première et la dernière scène, le son et l’image, mais de façon inversée.
Expliquer l’authenticité d’une telle démarche.

Amener les élèves à s’exprimer sur la scène ultime (fin du travelling) où la jeune femme semble découvrir presque douloureusement son propre manque affectif.

Autour du film


Le marivaudage

Marivaux expliquait à propos de son œuvre : “J’ai guetté dans le cœur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l’amour, lorsqu’il craint de se montrer, et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d’une de ces niches [...] ”.

Souvent confondu par ses détracteurs avec un maniérisme affecté, le marivaudage répond bien au contraire à un désir de traduire l’émotion amoureuse de la manière la plus pure et la plus juste possible. Le court-métrage d’Olivier Peyon en est une belle illustration puisqu’il parvient à faire glisser un dialogue ordinaire vers le dévoilement intime. Et c’est par le truchement de la fiction - grâce au jeu de rôles mis en place par la jeune femme - que peut s’opérer ce glissement.

On peut établir un rapprochement avec L’Esquive de Abdellatif Kechiche, qui met en scène des élèves en train de répéter Le Jeu de l’Amour et du Hasard de Marivaux et montre comment le jeu théâtral parvient à éveiller les passions.

Au cinéma, c’est peut-être Eric Rohmer qui a poussé le plus loin cette exploration des mécanismes énigmatiques de l’amour. Dans ses films comme dans les pièces de Marivaux, le bavardage est à la fois le vecteur et le révélateur des passions qui finissent toujours par déborder la structure du récit jusqu’à la modifier. Dans le premier des Six contes moraux intitulé La Boulangère de Monceau, par exemple, la jeune boulangère va progressivement devenir la figure centrale du film en tombant dans les rouages de la séduction amoureuse. Au départ, son rôle se limite à aider le protagoniste à faire diversion de ses rencontres manquées avec Sylvie dont il est follement épris. Mais, finalement, la boulangère, elle aussi se fait surprendre par l’amour en se laissant charmer par le jeune homme. Dans À tes amours, on retrouve la même configuration à trois personnages qui conduit comme dans le film de Rohmer à une nouvelle répartition des rôles. La sœur qui devait juste faciliter le rapprochement entre son frère et Céleste se trouve, elle-même, transportée par le rêve amoureux. Et, comme dans les comédies de Marivaux, le cœur vient perturber les âmes en laissant jaillir, avec une fraîcheur pleine de sincérité, la vérité des sentiments que le film d’Olivier Peyon a su si délicatement trouver.

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Bibliographie

- Une encyclopédie du court métrage français, Jacky Evrard et Jacques Kermabon, Ed. Yellow Now, 2003.

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