Extrait de "Knock" de Jules Romains -

, par  Mick Miel , popularité : 6%

Acte II, scene IV - Knock, la dame en noir.

- KNOCK : Ah ! voici les consultants. (A la cantonade.) Une douzaine, déjà ? Prévenez les nouveaux arrivants qu’après onze heures et demie je ne puis plus rece voir personne, au moins en consultation gratuite. C’est vous qui êtes la première, madame ? (Il fait entrer la dame en noir et referme la porte.) Vous êtes bien du canton ?

- LA DAME EN NOIR : Je suis de la commune.

- KNOCK : De Saint-Maurice même ?

- LA DAME : J’habite la grande ferme qui est sur la route de Luchère.

- KNOCK : Elle vous appartient ?

- LA DAME : Oui, à mon mari et à moi

- KNOCK : Si vous l’exploitez vous-même, vous devez avoir beaucoup de travail ?

- LA DAME : Pensez, monsieur ! dix-huit vaches, deux bceufs, deux taureaux, la jument et le poulain, six chèvres, une bonne douzaine de cochons, sans compter la basse-cour.

- KNOCK : Diable ! Vous n’avez pas de domestiques ?

- LA DAME : Dame si. Trois valets, une servante, et les journaliers dans la belle saison.

- KNOCK : Je vous plains. Il ne doit guère vous rester de temps pour vous soigner ?

- LA DAME : Oh ! non.

- KNOCK : Et pourtant vous souffrez.

- LA DAME : Ce n’est pas le mot. J’ai plutôt de la fatigue.

- KNOCK : Oui, vous appelez ça de la fatigue. (Il s’approche d’elle.) Tirez la langue. Vous ne devez pas avoir beaucoup d’appétit.

- LA DAME : Non.

- KNOCK : Vous êtes constipée.

- LA DAME : Oui, assez.

- KNOCK, il l’ausculte.

Baissez la tête. Respirez. Toussez. Vous n’êtes jamais tombée d’une échelle, étant petite ?

- LA DAME : Je ne me souviens pas.

- KNOCK,il lui palpe et lui percute le dos, lui presse brusquement les reins.

Vous n’avez jamais mal ici le soir en vous couchant ? Une espèce de courbature ?

- LA DAME : Oui, des fois.

- KNOCK,il continue de I’ausculter.

Essayez de vous rappeler. Ça devait être une grande échelle.

- LA DAME : Ça se peut bien.

- KNOCK, très affirmatif.

C’était une échelle d’environ trois mètres cinquante, posée contre un mur. Vous êtes tombée à la renverse. C’est la fesse gauche, heureusement, qui a porté.

- LA DAME : Ah oui !

- KNOCK : Vous aviez déjà consulté le docteur Parpalaid ?

- LA DAME : Non, jamais.

- KNOCK : Pourquoi ?

- LA DAME : Il ne donnait pas de consultations gratuites.
Un silence.

- KNOCK, la fait asseoir.

- LA DAME : Non.

- KNOCK,il s’assied en face d’elle.

Tant mieux. Vous avez envie de guérir, ou vous n’avez pas envie ?

- LA DAME : J’ai envie.

- KNOCK : J’aime mieux vous prévenir tout de suite que ce sera très long et très coûteux.

- LA DAME : Ah ! mon Dieu ! Et pourquoi ça ?

- KNOCK : Parce qu’on ne guérit pas en cinq minutes un mal qu’on traîne depuis quarante ans.

- LA DAME : Depuis quarante ans ?

- KNOCK : Oui, depuis que vous êtes tombée de votre échelle.

- LA DAME : Et combien que ça me coûterait ?

- KNOCK : Qu’est-ce que valent les veaux, actuellement ?

- LA DAME : Ca dépend des marchés et de la grosseur. Mais on ne peut guère en avoir de propres à moins de quatre ou cinq cents francs.

- KNOCK : Et les cochons gras ?

- LA DAME : Il y en a qui font plus de mille.

- KNOCK : Eh bien ! ça vous coûtera à peu près deux cochons et deux veaux.

- LA DAME : Ah ! là ! là ! Près de trois mille francs ? C’est une désolation, Jésus Marie !

- KNOCK : Si vous aimez mieux faire un pèlerinage, je ne vous en empêche pas.

- LA DAME : Oh ! un pèlerinage, ça revient cher aussi et ça ne réussit pas souvent. (Un silence.) Mais qu’est-ce que je peux donc avoir de si terrible que ça ?

- KNOCK, avec une grande courtoisie. Je vais vous l’expliquer en une minute au tableau noir. (Il va au tableau et commence un croquis.) Voici votre moelle épinière, en coupe, très schématiquement, n’est-ce pas ? Vous reconnaissez ici votre faisceau de Turck et ici votre colonne de Clarke. Vous me suivez ? Eh bien ! quand vous êtes tombée de l’échelle, votre Turck et votre Clarke ont glissé en sens inverse (il trace des flèches de direction) de quelques dixièmes de millimètre. Vous me direz que c’est très peu. Évidemment. Mais c’est très mal placé. Et puis vous avez ici un tiraillement continu qui s’exerce sur les multipolaires.
Il s’essuie les doigts.

- LA DAME : Mon Dieu ! Mon Dieu !

- KNOCK : Remarquez que vous ne mourrez pas du jour au lendemain. Vous pouvez attendre.

- LA DAME : Oh ! là ! là ! J’ai bien eu du malheur de tomber de cette échelle !

- KNOCK : Je me demande même s’il ne vaut pas mieux laisser les choses comme elles sont. L’argent est si dur à gagner. Tandis que les années de vieillesse, on en a toujours bien assez. Pour le plaisir qu’elles donnent !

- LA DAME : Et en faisant ça plus... grossièrement, vous ne pourriez pas me guérir à moins cher ?... à condition que ce soit bien fait tout de même.

- KNOCK : Ce que je puis vous proposer, c’est de vous mettre en observation. Ça ne vous coûtera presque rien. Au bout de quelques jours vous vous rendrez compte par vaus-même de la tournure que prendra le mal, et vous vous déciderez.

- LA DAME : Oui, c’est ça.

- KNOCK : Bien. Vous allez rentrer chez vous. Vous êtes venue en voiture ?

- LA DAME : Non, à pied.

- KNOCK, tandis qu’il rédige l’ordonnance, assis à sa table.
Il faudra tâcher de trouver une voiture. Vous vous coucherez en arrivant. Une chambre où vous serez seule, autant que possible. Faites fermer les volets et les rideaux pour que la lumière ne vous gêne pas. Défendez qu’on vous parle. Aucune alimentation solide pendant une semaine. Un verre d’eau de Vichy toutes les deux heures, et, à la rigueur, une moitié de biscuit, matin et soir, trempée dans un doigt de lait. Mais j’aimerais autant que vous vous passiez de biscuit. Vous ne direz pas que je vous ordonne des remèdes coûteux ! A la fin de la semaine, nous verrons comment vous vous sentez. Si vous êtes gaillarde, si vos forces et votre gaieté sont revenues, c’est que le mal est moins sérieux qu’on ne pouvait croire, et je serai le premier à vous rassurer Si, au contraire, vous éprouvez une faiblesse générale, des lourdeurs de tête, et une certaine paresse à vous lever, l’hésitation ne sera plus permise, et nous commencerons le traitement. C’est convenu ?

- LA DAME : , soupirant. Comme vous voudrez.

- KNOCK, désignant I’ordonnance.
Je rappelle mes prescriptions sur ce bout de papier. Et j’irai vous voir bientôt. (Il lui remet l’ordonnance et la reconduit. A la cantonade.) Mariette, aidez madame à descendre l’escalier et à trouver une voiture.

On aperçoit quelques visages de consultants que la sortie de la dame en noir frappe de crainte et de respect.

Acte 2, scène VI - Knock, les deux gars de village.

- KNOCK, à la cantonade.
Mais, Mariette, qu’est-ce que c’est que tout ce monde ? (Il regarde sa montre.) Vous avez bien annoncé que la consultation gratuite cessait à onze heures et demie ?

- LA VOIX DE MIARIETTE : Je l’ai dit. Mais ils veulent rester

- KNOCK : Quelle est.la première personne ? (Deux gars s’avancent. Ils se retiennent de rire, se poussent le coude, clignent de l’oeil, pouffant soudain. Derrière eux, la foule s’amuse de leur manège et devient assex bruyante. Knock feint de ne rien remarquer.) Lequel de vous deux ?

- LE PREMIER GARS, regard de côté, dissimulation de rire et légère crainte.
Hi ! hi ! hi ! Tous les deux. Hi ! hi ! hi !

- KNOCK : Vous n’allez pas passer ensemble ?

- LE PREMIER : Si ! si ! hi ! hi ! Si ! si ! (Rires à la cantonade.)

- KNOCK : Je ne puis pas vous recevoir tous les deux à la fois. Choisissez. D’abord, il me semble que je ne vous ai pas vus tantôt. Il y a des gens avant vous.

- LE PREMIER : Ils nous ont cédé leur tour. Demandez-leur. Hi ! hi ! (Rires et gloussements.)

- LE SECOND, enhardi.
Nous deux, on va toujours ensemble. On fait la paire. Hi ! hi ! hi ! (Rires à la cantonade.)

- KNOCK, il se mord la lèvre et du ton le plus froid :
Entrez. (Il referme la porte. Au premier gars.) Déshabillez-vous. (Au second, lui désignant une chaise.) Vous, asseyez-vous là. (IIs échangent encore des signes, et gloussent, mais en se forçant un peu.)

- LE PREMIER, il n’a plus que son pantalon et sa chemise.
Faut-il que je me mette tout nu ?

- KNOCK : Enlevez encore votre chemise. (Le gars apparaît en gilet de flanelle.) Ça suffit. (Knock s’approche, tourne autour de l’homme, palpe, percute, ausculte, tire sur la peau, retourne les paupières, retrousse les lèvres. Puis il va prendre un laryngoscope à réflecteur, s’en casque lentement, en projette soudain la lueur aveuglante sur le visage du gars, au fond de son arrière-gorge, sur ses yeux. Quand l’autre est maté, il lui désigne la chaise longue.) Etendez-vous là-dessus. Allons. Ramenez les genoux (Il palpe le ventre, applique çà et là le stéthoscope.) Allongez le bras. (Il examine le pouls. Il prend la pression arté rielle.) Bien. Rhabillez-vous. (Silence. L’homme se rhabille.) Vous avez encore votre père ?

- LE PREMIER : Non, il est mort.

- KNOCK : De mort subite ?

- LE PREMIER : Oui.

- KNOCK : C’est ça. Il ne devait pas être vieux ?

- LE PREMIER : Non, quarante-neuf ans.

- KNOCK : Si vieux que ça ! (Long silence. Les deux gars n’ont pas la moindre envie de rire. Puis Knock va fouiller dans un coin de la pièce contre un meuble, et rapporte de grands cartons illustrés qui reptésentent les principaux organes chez l’alcoolique avancé, et chez l’homme normal. Au premier gars, avec courtoisie.) Je vais vous montrer dans quel état sont vos principaux organes. Voilà les reins d’un homme ordinaire. Voici les vôtres. (Avec des pauses.) Voici votre foie. Voici votre cceur. Mais chez vous, le coeur est déjà plus abîmé qu’on ne l’a représenté là-dessus.

Puis Knock va tranquillement remettre les tableaux à leur place.

- LE PREMIER, très timidement.Il faudrait peut-être que je cesse de boire ?

- KNOCK : Vous ferez comme vous voudrez.

Un silence.

- LE PREMIER : Est-ce qu’il y a des remèdes à prendre ?

- KNOCK : Ce n’est guère la peine. (Au second.) A vous, maintenant.

- LE PREMIER : Si vous voulez, monsieur le docteur, je reviendrai à une consultation payante ?

- KNOCK : C’est tout à fait inutile.

- LE SECOND, très piteux.
Je n’ai rien, moi, monsieur le docteur.

- KNOCK : Qu’est-ce que vous en savez ?

- LE SECOND, il recule en tremblant.
Je me porte bien, monsieur le docteur.

- KNOCK : Alors pourquoi êtes-vous venu ?

- LE SECOND, meme jeu.Pour accompagner mon camarade.

- KNOCK : Il n’était pas assez grand pour venir tout seul ? Allons ! déshabillez-vous.

- LE SECOND, il va vers la porte.
Non, non, monsieur le docteur, pas aujourd’hui. Je reviendrai, monsieur le docteur.

Silence. Knock ouvre la porte. On entend le brouhaha des gens qui rient d’avance. Knock laisse passer les deux gars qui sortent avec des mines diversement hagardes et terrifiées, et traversent la foule soudain silencieuse comme à un enterrement.

RIDEAU

©Ed. Gallimard.

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