Adieu Clémence, bonjour démence

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Je m’appelle Clémence, j’ai vingt et un an et je suis étudiante en droit... enfin, je l’étais avant de me retrouver ici, après de fâcheux (c’est le moins qu’on puisse dire !) événements .Laissez-moi vous les raconter.

Tout a commencé voici à peine un an.
- « Je ne veux plus jamais te revoir mettre les pieds ici !
- Mais Clémence, attends...
- Non, il n’y a pas de mais... C’est fini entre nous ! »
Voilà ce que j’ai dit à Lilian, mon ex-ami le jour de notre rupture en jetant ses affaires par la fenêtre de mon appartement. Jusque là, me direz-vous, rien d’anormal, c’est juste une rupture. Mais, pas du tout, bien au contraire , car à partir de ce moment-là, ma vie a changé !

Cela faisait maintenant une semaine que je vivais seule. Je ne m’en plaignais pas du tout. En fait, je supporte difficilement la présence d’autres personnes à mes côtés.
Quant à Lilian, il me harcelait au téléphone et restait posté devant ma porte en espérant que je le laisse revenir. Cela me fatiguait grandement. Je devenais nerveuse, je ne me rappelais plus où je posais mes affaires. Ainsi, je retrouvai
un de mes livres dans le réfrigérateur. Une autre fois, qu’elle ne fût pas ma surprise lorsque j’appris que je n’étais pas allée au rendez-vous que mon amie et moi, nous nous étions fixé. Pour couronner le tout, un matin je retrouvai mon garde-manger rempli de confiture de coings, alors que j’ai toujours détesté ceci. Cela ne me ressemblait pas, devenais-je distraite à ce point... ?

Je décidai donc d’en parler à mes amies. Un samedi soir, je les invitai à dîner. Une fois que nous eûmes bien mangé, je leur parlai de mes soucis :
« Les filles, il m’arrive des choses quelque peu surprenantes en ce moment ... commençai-je .
Raconte-moi tout ! me dit Lucie.
On t’écoute ! s’écrièrent Alix et Julie en chœur.
Et bien, voilà ... Depuis que j’ai quitté Lilian, j’ai toujours l’impression d’être épiée, observée, je ne sais plus où je mets mes affaires, je ne me rappelle plus de ce que je dis ou fais ... La dernière fois, je ne me souvenais même plus avoir donné rendez-vous à Alix ... »
Julie et Lucie se retournèrent vers Alix, qui acquiesça.
« - De plus, repris-je, Lilian n’arrête pas de me harceler ...
Justement, intervint Julie, ne penses-tu pas que ce soit la persécution constante de Lilian qui te fatigue ?
Moi, à ta place, je prendrai un colocataire. A mon avis, tu supportes mal cette vie de solitaire, énonça Lucie.
Je suis tout à fait d’accord avec Lucie, me lança Alix.
Alors là, c’est hors de question ! Je suis bien trop heureuse de cette « vie de solitaire » ! » m’écriai-je.
Non mais vraiment ! Elles croyaient que j’allais les écouter, renoncer à ma liberté, mon intimité et mon appartement spacieux qui serait bien trop petit pour deux personnes, pour prendre un colocataire ?
Nous discutâmes encore un peu, puis la soirée s’acheva. Je filai au lit et je repensai longtemps à cette discussion, tournant et retournant le problème dans ma tête : non, décidément, mes moyens me permettaient de vivre seule et je savais que je ne supporterai pas que quelqu’un d’autre loge ici, avec moi.

Après une nuit agitée, je me levai malgré tout d’excellente humeur. Je n’oublierai jamais cette matinée-là. Je me levai et déjeunai. Alors que je m’habillais, je crus entendre quelqu’un me parler, mais il n’y avait personne d’autre que moi dans cet appartement. Je finissais de me maquiller quand il me sembla entrevoir une personne traverser la salle de bains, mais là encore, j’avais rêvé ! Je pris mon sac pour y ranger mes affaires de cours, le reposai pour attraper mon manteau. Je l’endossai, nouai un foulard autour du cou, et là, je sentis un poids sur mon épaule. Je regardai dans la glace, mais je ne vis que mon reflet. J’ôtai le pardessus et vérifiai les emmanchures. Même sans le manteau, j’avais toujours cette étrange sensation, comme si quelque chose se tenait à moi... Comme si QUELQU’UN se tenait à moi...Je baissai les yeux sur mon épaule et c’est là que tout a basculé ! Oui, il y avait bien bel et bien une main sur mon épaule. Je me retournai et je la vis. Elle se tenait là, devant moi : grande, mince, la peau claire, la chevelure auburn descendant jusqu’au milieu du dos, les yeux gris, le nez aquilin, les lèvres pulpeuses, vêtue d’un fin pull gris à col roulé, d’une jupe en satin couleur cendre lui arrivant aux genoux et chaussée d’escarpins assortis. Je n’en crus pas mes yeux ! On aurait dit des jumelles ! Nous nous ressemblions comme deux gouttes d’eau, nous étions vêtues à l’identique ! Qui était-elle ? Je n’en avais pas la moindre idée.
« Bonjour Clémence, je suis Clémence . » me dit-elle d’une voix que je supposai semblable à la mienne. Mon sang ne fit qu’un tour, je pris mon sac et quittai mon logement précipitamment.

Une fois arrivée dans la rue, j’essayai de me calmer, sans cesser de repenser aux derniers moments que je venais de vivre. J’étais angoissée, terrifiée, pétrifiée, tétanisée par ce que je venais de voir. Cette chose me ressemblait à un point inimaginable, parlait comme moi. A tout moment, on risquait de me rencontrer à deux endroits différents, au même instant ! Avais-je eu une hallucination ? Je l’espérai de tout mon cœur !

J’arrivai devant la fac. Alix m’accueillit avec un grand sourire qui me réconforta. Quelques instants plus tard, notre amie Eileen vint à notre rencontre :
« - Clémence, on est en plein mois de décembre, tu pourrais sortir un peu plus habillée qu’avec un petit pull et une jupe ! Les garçons te trouvent splendide, mais il ne faut pas trop en profiter !
- Je suis partie très vite de mon appartement...
- Mais que t’est-il arrivé, me questionnèrent-elles en chœur ? »
Je ne répondis pas et elles n’insistèrent pas, mais elles ne purent s’empêcher d’échanger un coup d’œil interrogatif.
Je ne m’en remettais pas. J’avais vu le double de Clémence Mendes, mon double ! Peut-être que je devenais folle ! Mes pensées s’interrompirent car la sonnerie de début des cours retentit.
« - Mademoiselle Mendes, cela fait trois fois que vous oubliez vos affaires de cours !
- Mais, Monsieur...
- Taisez-vous ! La prochaine fois, je vous renvoie de mon cours ! »
Totalement absurde ! Moi, renvoyée ! Pour une histoire de livres oubliés ! Et si je racontais ce qui venait de m’arriver, j’obtiendrais un ticket pour un aller simple pour l’asile d’aliénés. Une chose était sûre, si j’étais obligée d’abandonner mes études de droit, ma vie n’aurait plus de sens.

Après les cours du matin, je rentrai chez moi car j’avais un important devoir à préparer. Si j’avais une bonne note, ce vieux bouc d’Hébrard oublierait cette histoire de livres et de renvoi. Je m’arrêtai devant ma porte et j’hésitai à entrer. Aucun bruit ne sortait de mon studio. Je franchis le seuil. Il n’y avait personne, en effet. Mais quel changement ! Tout avait été déplacé. Dans la chambre, le séjour, la salle de bains... Tous les meubles avaient changé de place. Elle avait pris son temps et avait chamboulé mon appartement en plus de ma vie ! C’était ahurissant, mais la priorité pour le moment, c’était mon devoir. Je fouillai pour trouver les documents dont j’avais besoin et filai à la bibliothèque pour travailler. Julie s’y trouvait elle aussi. Nous nous installâmes à la même table et elle me demanda si j’avais trouvé quelqu’un pour partager mon appartement. Je pâlis et lui répondis par la négative. Nous travaillions depuis un bon moment lorsque nous fûmes interrompues par les vibrations de son portable.
« Oui, bonjour Alix !Comment vas-tu ? Oui, bien ! Je suis à la bibliothèque avec Clémence. Comment ? Mais c’est impossible, elle est en face de moi ! Mais, absolument, nous travaillons ensemble. Allons donc, ce n’était pas Clémence, tu te seras trompée ! » Puis elle raccrocha.
« - Alix m’a dit qu’elle venait de te croiser au centre commercial. Tu étais en pleine discussion avec des gens un peu louches, me dit-elle d’un ton léger !
- Je pense qu’elle fait trop la fête, m’efforçai-je de plaisanter ! »
Un nœud venait de se former dans ma gorge et dans mon ventre. Je prétextai une subite migraine et laissai Julie un peu dubitative.

« - Tu es folle ! Te montrer comme ça au centre commercial, alors que je suis à la bibliothèque ! Avec qui étais-tu d’ailleurs ?
- Cela ne te regarde pas et je fais ce que je veux Clémence, c’est clair ?
- Non, tu ne fais pas ce que tu veux ! Et de quel droit te permets-tu de tout déplacer chez moi, car c’est chez moi ici ,hurlai-je, incapable de me contrôler !
- Clémence, il vaudrait mieux ne pas m’énerver, sinon...
- Sinon quoi ? Qu’est ce que je risque à te pousser à bout, hein, lui demandai-je, les yeux exorbités par la rage ?
- Ceci par exemple ! » Et elle m’arracha le devoir que j’avais préparé pour le brûler, un sourire machiavélique au coin des lèvres.
J’étais désemparée. Que dirait cette fois Monsieur Hébrard ? Allait-il tenir sa parole et me renvoyer ?

Il fallait que je me calme à tout prix. Je décidai de faire une promenade au parc. Après avoir marché, je m’assis sur un banc et pris un roman policier qui se trouvait depuis longtemps dans mon sac et j’essayai de lire. Incapable de me concentrer, je levai les yeux et je la vis, en face sur la rive du petit lac. Clémence, mon double, bien sûr, elle m’avait suivie. Je ne pouvais pas l’approcher . Que dirait-on si on me voyait avec un sosie ? De plus, les gens du quartier me connaissaient et savaient que j’étais fille unique. Je réfléchissais au moyen de me débarrasser de Clémence car sa présence devenait de plus en plus embarrassante. Je n’avais qu’une solution : quitter le parc au plus vite, et aller loin d’ici. Je ne voulais pas aller à l’autre bout de la ville, trop mal famé et je savais que de toutes façons, elle me retrouverait. Je retournai donc chez moi. Ce jour là, il était dit que je serai persécutée autant que faire se peut. Lilian m’attendait dans le hall. Je l’évitai, l’ignorai et je rentrai chez moi. Je devais absolument me détendre, j’étais à deux doigts de la crise de nerfs, d’autant que je venais de revoir les cendres de mon devoir. Je poussai la porte de la salle de bains, ouvrai le robinet de la baignoire, enlevai mes vêtements, et hop, entrai dans une montagne de mousse accueillante ! Je restai là à macérer pendant une bonne demi-heure ! Ce fut une fin de journée tout à fait normale, si ce n’est que je dus manger des tartines de confiture de coings car il ne me restait plus que çà dans mes réserves.

La période qui suivit ces évènements fut quelque peu étrange. Clémence me harcelait, apparaissait toujours dans des situations délicates. Sa présence devenait envahissante, m’obligeant sans cesse à fuir les endroits où je me trouvais. Un jour, elle entra chez moi, cinq minutes après mon retour. Que dirait mes voisins s’ils la voyaient ? Je n’en pouvais plus !
« - Pourquoi donc me harcèles-tu ainsi ?
- Tu l’as cherché Clémence, me répondit-elle d’un ton mielleux
- Qu’ai-je donc fait pour mériter ça ?
- Tu fais souffrir Lilian ! »

C’en était trop ! J’attrapai un vase proche de moi et le projetai à travers la pièce. Il se brisa violemment.
« - Voilà ce que je lui dis à Lilian, m’écriai-je ! »
Sur cet éclat, je quittai l’immeuble pour retrouver une fois encore la quiétude du parc. Ce que je n’avais pas vu c’était le contenu du vase et l’air satisfait de la fausse Clémence.

Je faisais le tour du lac, quand soudain une idée me vint à l’esprit. Je repensai à ce que m’avaient dit mes amies. Oui, la solution était là ! Si quelqu’un vivait avec moi, Clémence ne viendrait plus me persécuter ! Je devais absolument trouver un colocataire. Dès le lendemain, je mis une annonce à la faculté. Deux semaines passèrent, puis trois. Personne ne m’appelait. Il faut dire qu’on était au milieu de l’année scolaire et que tout le monde était logé. Dans le même temps, je m’aperçus que je ne voyais plus Clémence. Son absence aurait dû m’intriguer, mais au contraire, elle m’enchantait ! Je ne savais pas ce qui m’attendait !

Un soir, en rentrant de mes cours, je vis des voitures de police devant l’immeuble où je vivais. Je ne pensai pas un instant que ce pouvait être pour moi. Je m’arrêtai sur le palier, éberluée : la police était chez moi. Je me ruai à l’intérieur.
« - Vous êtes Mademoiselle Mendes, me demanda un policier ?
- Oui, mais que faîtes-vous chez moi ?
- Vous allez nous suivre au poste ! »
Je ne demandai rien de plus, je ne pouvais plus parler. Je me retrouvai donc au poste de police, face à un commissaire à l’air patibulaire.
« - Nos agents ont trouvé de la cocaïne chez vous.
- C’est absolument impossible, je n’ai jamais vu de drogue de ma vie !
- Pourtant, une de vos amies, Alix Ménard, a témoigné vous avoir vue avec des gens bien connus de nos services, pour trafic de stupéfiants ! »

Quand j’entendis cette dernière phrase, tout me sembla limpide : la fausse Clémence avait tout manigancé. Elle avait acheté la cocaïne puis l’avait cachée dans mon appartement. Je me repassai la scène du vase. Je me rappelai soudain avoir vu quelque chose tomber, mais dans ma colère, je n’y avais pas prêté attention.
Ainsi elle s’était vengée. Je me mis à réfléchir. Je ne voulais pas aller en prison et si je racontais l’histoire de mon double, ce serait l’asile. Entre la peste et le choléra...
Je préférai passer pour une folle plutôt que pour une tueuse d’enfants. Je racontai donc au policier que j’avais un double qui avait tout préparé. Le commissaire me considéra, d’un air ahuri.
« -Mademoiselle Clémence, demain, un psychiatre assermenté viendra vous auditionner. »
Je ne répondis pas. Au fond, Clémence rime avec démence. J’étais prédestinée à me faire enfermer. Le lendemain, le psychiatre vint entendre mon récit et le résultat ne se fit pas attendre : il me déclara irresponsable de mes actes et demanda mon internement immédiat en hôpital psychiatrique.

Voilà mon histoire ! Cela fait six mois que je suis ici. Je ne cherche pas à quitter l’asile car j’ai trop peur de la revoir et de me retrouver sous son emprise. Ici, au moins, je sais qu’elle ne peut pas m’atteindre.

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