La lyre enchantée

, par  Tibissaï Guevara - Braun , popularité : 3%

« C’était un triste dimanche gris et pluvieux de Février 1993.
Mon métier de commissaire-priseur exigeait de moi l’étude des dossiers concernant des objets que je devais vendre dans des ventes aux enchères pendant la semaine.

Ce jour-là, je m’intéressais à un instrument de musique, une lyre très ancienne, quelque peu rongée par des charançons. Un vieil antiquaire du XVI ème arrondissement de Paris qui partait à la retraite m’avait confié quelques pièces rares parmi lesquelles j’avais découvert cet objet en bois exotique, précieux et vernis. Il était délicatement ciselé et sculpté finement ; sur ses manches, grâce à une gouge extrêmement pointue et fine, étaient gravées des inscriptions en caractères gothiques colorés. Ses cordes, translucides et souples, vibraient au moindre effleurement et produisaient des sons cristallins, limpides comme l’eau jaillissant de la source et harmonieux.

Dans le dossier que j’ouvris, je trouvai un document polycopié qui racontait la légende suivante...

La lyre aurait appartenu à une reine cruelle appelée Iribonde de Bourgogne qui vécut pendant le haut Moyen Age. Richissime veuve, elle protégeait jalousement ses innombrables butins de guerre et ses sept splendides jeunes filles, dont les baladins vantaient la beauté, la fraîcheur du teint, la pureté des traits et le charme de la compagnie. Pour défendre ses trésors, tout au long du jour, la reine montait au sommet de la plus haute tour de la citadelle. Là, accoudée à une étroite ouverture et assise sur un tabouret bas, elle jouait de ce merveilleux instrument. En effet, il avait des pouvoirs étranges : à en croire le récit, les sons qu’il émettait faisaient s’égarer tous les ennemis de la musicienne et de la lyre elle-même, les condamnant à errer indéfiniment et les accablant de malchance. Cette contrée resta longtemps maudite et dans les bois ceinturant le château fort, l’on ouïssait souvent des appels à l’aide et des cris déchirants.

Au bas de la page, une main hâtive et nerveuse avait griffonné quelques mots : gare à celui qui sous-estimerait ses pouvoirs.

Je dus fourrer mon poing dans la bouche pour ne pas rire trop fort : un étage plus bas, ma logeuse arpentait sa kitchenette, elle me trouvait suffisamment excentrique comme cela !

Bref, je pensai qu’il s’agissait d’une mascarade visant à appâter le client par son côté « juteux » : une reine cruelle, des pouvoirs maléfiques... A mon avis, cette histoire avait été inventée de toutes pièces et mon collègue antiquaire avait succombé à sa superstition.
Installé à mon bureau, je détachai une copie à grands carreaux du bloc et, de mon magnifique stylo plume, cadeau de mon père pour mes vingt ans, je rédigeai un rapport complet dans lequel j’expliquai que la lyre, relativement ancienne, méritait une attention toute particulière et des soins réguliers ; pour ma part, je ne l’aurais jamais acquise : une vraie tuile !

Sur ce, comme l’averse semblait s’être calmée, je décidai de traverser quelques ruelles et de me rendre dans le plus grand musée du monde à mes yeux : le Louvre. Il contient une quantité fabuleuse d’œuvres uniques et précieuses que jamais personne ne pourra étudier en profondeur au cours d’une seule vie. Il est même encombré, englouti dans la masse des visiteurs curieux et des peintures, sculptures et gravures poussiéreuses et innombrables.

A chaque visite, l’on fait de nouvelles connaissances : tiens ! cette petite icône byzantine, là-bas, je ne l’avais jamais remarquée ! Tant et si bien que l’on ne s’y ennuie jamais.

Si seulement j’avais pu vendre le dixième de ces trésors, alors la fortune m’aurait suivi jusqu’au tombeau et au-delà, enfin !

Déjà, à cette époque, je fumais énormément. C’est pour cela que, quelque peu incommodé par l’odeur tenace et persistante du tabac, j’ouvris une fenêtre. Une légère brise, odorante et humide, emplit l’air de la pièce. Soudain, je sursautai ; derrière mon dos, j’avais entendu un son flûté et aigu. Je me retournai et compris que les cordes de la lyre avaient frémi au contact du courant d’air, tant elles étaient sensibles. Je me reprochai ma frayeur inconsidérée et, fourrant dans mon sac à bandoulière un carnet et son crayon, un paire de lunettes de vue rectangulaires qui me donnaient plus l’air d’un agent immobilier
que d’un commissaire-priseur, je fermai à clé la porte de mon quatre pièces parisien.

En moins de cinq minutes, j’avais déjà pris place dans la file d’attente protégée par de larges parapluies aux couleurs criardes qui stationnait devant la pyramide de verre ruisselante. Plus tard, je me fis la réflexion que ces moments-là furent les derniers heureux de ma vie.
Mon ticket bien en main, je franchis les escalators, jouant des coudes, écrasant des pieds et bousculant par mégarde quelques badauds plantés au beau milieu du passage. Ma satisfaction était sans bornes et ainsi je parcourus plus d’une heure durant, les multiples couloirs. Je déambulai devant les vitrines, m’arrêtant à chaque pas. Je retrouvai mes favoris : la Victoire de Samothrace, la Terre ou le Paradis terrestre de Jan Bruegel, splendide tableau où les règnes végétal et animal sont subtilement réunis et la Mort de Sardanapale où Delacroix a réussi à rendre la scène poignante.

Me délectant dans l’aile Denon, je m’aperçus tout à coup que, malgré la célébrité des œuvres que j’admirai, j’étais complètement seul. Cela ne me porta pas ombrage car j’appréciai la tranquillité et la solitude. Sans me tourmenter inutilement, je continuai mon chemin.

Stupeur ! Je venais de déboucher dans une salle immense, complètement circulaire et dont le plafond était une demi sphère. Le dôme culminait à peu près à dix mètres du sol et au point le plus haut de la voûte, un orifice d’un mètre de diamètre avait été pratiqué. Détail intriguant, il ne donnait pas sur le ciel parisien mais sur un autre ciel où une lune d’un jaune blafard était voilée par des brumes et des nuages d’un noir d’encre. Curieuse, la salle l’était car aucune de ses parois n’était de plâtre ou de pierre mais de miroirs ! Ceux-ci renvoyaient mon reflet en plusieurs exemplaires, ce qui me permit de découvrir qu’une dizaine de portes étaient découpées dans ce matériau. Brûlant de curiosité, je décidai d’en ouvrir une et de découvrir ce qui se cachait derrière. Ah misère ! Si j’avais su que le simple geste d’actionner la poignée ruinerait ma vie ! J’aurais dû rebrousser chemin et quitter ce lieu dans lequel les semelles de mes chaussures résonnaient sinistrement, troublant le silence glacé. Comment aurais-je pu le deviner ?

Avec témérité, je poussai le panneau de miroir qui grinça et m’enfonçai dans un étroit et tortueux couloir : deux secrétaires pressés ne se seraient pas croisés de front. Malheureusement, j’étais terriblement seul. J’avançai tout en me disant que, cette année, les agents de communication du musée avaient été particulièrement performants : ils avaient créé une attraction nouvelle et attrayante pour les visiteurs. Mais au fur et à mesure que je cheminai, le ver du doute s’insinua dans mon esprit : ne me serais-je pas fourvoyé dans une des caves ou remises du musée ? Mais alors, que signifiait la copie du ciel, fausse de surcroît ? Et les miroirs qui tapissaient également le couloir, seraient-ils un système de sécurité particulier ?

Toujours plongé dans mes pensées, je traversai plusieurs croisements avant de prendre conscience que je m’étais égaré. Là, je paniquai, ne trouvant pas de moyen pour contacter des secours sur place. Je me figeai, tentant de percevoir la rumeur de la ville fourmillante, mais en vain. Un angoisse profonde m’obstruait la gorge : je ne pouvais plus parler. Pétrifié par la peur de ne jamais sortir de ce labyrinthe de miroirs, de ne jamais plus gravir les quarante sept marches qui conduisent à ma location, de ne plus jamais pouvoir abattre le marteau sur son socle lorsque les prix s’envolent dans une vente aux enchères et de ne jamais plus pouvoir goûter aux plaisirs de la vie, des tremblements incontrôlés me saisirent.

Des frissons parcoururent mon corps et des sueurs froides glacèrent ma peau, coulant le long de mon échine. Je voulus hurler mon refus et appeler au secours mais aucun mot ne put franchir le barrage de mes lèvres. Epouvanté, je me mis à courir comme un fou, me heurtant aux murs. Mais, je ne fis que m’embrouiller et me désespérer encore davantage dans ce dédale de chemins tous identiques. Mes multiples reflets s’ingéniaient à me faire douter de ma direction : étais-je bien sûr d’avancer vers le cœur du labyrinthe ? car il devait bien en existait un ! ou est-ce que je retournais sur mes pas ? Les miroirs trompeurs, perfides et témoins de mon désarroi restaient insupportablement muets !

...Quand soudain, un hurlement perçant déchira mes tympans. Il emplit les couloirs, résonna atrocement dans l’étendue vide du labyrinthe. J’avais pu reconnaître les deux syllabes d’un mot humain et rassurant : Maaaamaaan ! Le cri reprit de plus belle, je me précipitai vers sa source pensant enfin rencontrer une âme, un peu de réconfort ou la sortie de cet abominable dédale. Je ne courus jamais aussi vite, sprintant comme un athlète vers la voix que j’entendais maintenant de plus en plus distinctement. Je faillis me heurter à une porte immense et semblable en tous points aux multiples autres. Avec toute l’énergie que le désespoir décuplait, je poussai le panneau et, le visage congestionné par la peur, je débouchai dans une pièce bondée où une horde de touristes japonais brandissaient leurs appareils de photographie, gesticulant et s’interpellant à qui mieux mieux. Au milieu de ce charivari horripilant, une petite fille blonde et frisée comme un mouton sanglotait tragiquement, les yeux ruisselants de larmes. Trop préoccupé par moi-même, je la laissai à son chagrin et repris mon souffle. Au cours de ces quelques minutes que je passai pantelant et adossé au mur, le puzzle se reconstitua petit à petit.

A présent, tout s’organisait dans mon esprit. En quittant mon domicile, j’avais laissé entrouverte la fenêtre du salon ; un coup de vent avait à coup sûr réveillé la lyre laquelle, grâce à ses pouvoirs machiavéliques, m’avait puni pour mon insolence et ma bêtise. En effet, je n’avais pas cru une seule minute à la légende ! C’est pourquoi, je décidai de détruire entièrement l’instrument aux noirs desseins pour qu’il ne nuise plus jamais à personne : je le jetterai à la Seine ou le brûlerai dans mon poêle à bois. Je fonçai vers ma résidence, fier de mon courage tout neuf.

Lorsque je pénétrai dans le vestibule, il me sembla que l’odeur du malaise flottait dans l’atmosphère. Je compris vite pourquoi. Dans le salon, la fenêtre battait contre le mur, produisant un bruit répétitif et sourd. Je me dirigeai vers ma table de travail mais je n’y aperçus pas l’objet de ma recherche. Je fouillai du regard la pièce puis plus frénétiquement le reste de l’appartement. Mais en vain, aucune trace de la lyre. Je restai perplexe : la porte et les fenêtres de mon logement étaient solidement barrées par des grilles de fer et l’on n’avait pas pu dérober l’objet, aucune effraction n’ayant été commise. A moins qu’elle
n’ait disparu de son propre gré...

Il fallait que je trouve une excuse pour expliquer aux acheteurs le lendemain, lors de la vente aux enchères, que la lyre avait été égarée. Rongé par l’appréhension, je ne dormis pas de la nuit, me tournant et me retournant sur l’oreiller. Au matin, les mains moites de sueur et des tics nerveux agitant mon visage, devant un auditoire attentif et sans merci, j’annonçai la disparition de l’instrument. Ma déclaration souleva un tollé général qui arriva aux oreilles de mon supérieur hiérarchique lequel me convoqua l’après-midi même, dans son bureau. De son ton grave et incisif, il me dit alors :
« Monsieur Guillot, j’ai appris que vous avez perdu un objet de grande valeur, une lyre ancienne de centaines d’années, si je ne m’abuse ?

Hélas, monsieur, mais voyez-vous, il s’avère que cet objet certes précieux possède des pouvoirs maléfiques qui ... tentai-je d’expliquer.

Taratata ! Vous connaissez la sanction aussi bien que moi. J’ai le regret de vous annoncer que vous êtes démis de vos fonctions sur l’heure compte tenu de l’ampleur de la perte et de la faute professionnelle », me coupa-t-il. Il ajouta : « Nous avons déjà choisi votre successeur, un jeune diplômé, aux études brillantes et aux débuts prometteurs. Sur ce, au revoir. Vous pouvez vous retirer ! »

Lorsque je sortis de la pièce, c’était comme si une tornade ou un typhon avait balayé ou englouti ma vie. Les jambes coupées par la violence du choc, les yeux embués, je retournai chez moi, abasourdi et comme dépossédé de moi-même. Je ne cessai de me répéter que je faisais un cauchemar particulièrement déplaisant et que je me réveillerais bientôt.

A bout de quelques jours que je passai enfermé dans ma chambre, inerte et affalé sur mon lit, je dus me rendre à l’évidence : ce n’était pas un rêve ! Quand Laure, ma fiancée, inquiète à cause de mon long et soudain silence, vint me rendre visite et apprit la nouvelle, elle me quitta aussitôt pour rejoindre un autre homme que la vie avait gâté et qui pourrait lui offrir tous les bijoux qu’elle désirait. Elle me laissa, complètement effondré par la puissance du séisme qui m’avait terrassé.
C’est pourquoi depuis bientôt dix ans, je fréquente cet établissement où, grâce à cette drogue, l’opium, je peux m’envoler dans des pays lointains et oublier pendant quelques heures ma vie ratée de commissaire-priseur. »

L’homme au visage ravagé par l’amertume conclut ainsi son récit, laissant Olivier à ses questions. Cet opiomane avait-il vraiment vécu cette aventure, auquel cas il fallait croire aux forces maléfiques et diaboliques ? Ou bien la drogue qu’il consommait depuis de nombreuses années avait-elle rongé son cerveau au point de le faire divaguer ? Ou encore s’était-il vraiment perdu dans le Louvre et les effets conjugués de la terreur et de l’opium l’auraient mené à monter cette histoire de toutes pièces ? Qui sait ?

Plongé dans les fumées entêtantes, Olivier rêva longuement...

Tibissaï Guevara-Braun

4°1

Nages, le 18.05.2006.

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