"Les démons" de Marie Desplechin

, par  Mick Miel , popularité : 6%

Voici le début du texte du concours "Je bouquine 2008". Il faut imaginer la suite.

La date limite d’envoi du ou des textes est fixée au 15/12/2007.
La longueur du texte ne doit pas dépasser une double page petit format.

Personne ne savait où étaient passés les anges. Dès que les choses avaient commencé à mal tourner au paradis - dès l’apparition des premiers vents froids - ils avaient disparu. Et eux s’étaient retrouvés tout seuls, comme des imbéciles, à regarder le jardin se dégrader inexorablement autour d’eux. Ils n’étaient pas affectés par les tempêtes tumultueuses, ni par la lèpre qui gagnait les arbres, ni par les brusques coups de folie des animaux. Les démons n’ont pas d’aversion pour les catastrophes.
Non, ce qui les rongeait, c’était l’ennui. Ils n’auraient jamais soupçonné, avant, que les grands emplumés blancs leur manqueraient tellement, qu’ils en viendraient un jour à regretter leurs sourires inaltérables et leurs regards toujours purs.

Assis sur le rebord escarpé des falaises, les jambes pendant dans le vide, Asmaras et Baraqiel contemplaient tristement l’abîme au-dessous d’eux.

− Tu crois qu’ils sont passés où ? demanda Asmaras.

− Dieu leur a trouvé une planque, répondit Baraqiel.

− Ils ont de la chance, soupira Asmaras. Moi, tu vois, j’aurais préféré être un ange. Dieu fait un meilleur patron que les abrutis qui se fichent complètement de notre sort. Lucifer, Satan, Belphégor, toute cette légion d’incapables... Tu crois qu’Il les a envoyés chez les hommes ?

− Ça m’étonnerait. Il paraît que c’est encore pire chez eux que chez nous.

− Rien ne peut être pire, remarqua Asmaras. Les hommes ont peut-être encore une chance. Pour nous, le paradis, c’est fini.

Les deux démons agitaient doucement les jambes, et leurs sabots fourchus faisaient jaillir des gerbes d’étincelles chaque fois qu’ils frappaient le roc noir. Ils laissaient leurs regards mélancoliques errer au loin. À des millions d’années-lumière, des étoiles explosaient lentement et de grandes fleurs scintillantes s’épanouissaient dans la nuit.

- À quoi tu penses ? demanda Baraqiel à Asmaras.

Ils avaient quitté les bords du gouffre et marchaient côte à côte le long de la berge. Baraqiel regardait rouler les eaux du fleuve. Elles avaient pris, ces derniers temps, une couleur d’étain. Elles charriaient des troncs d’arbres déracinés. Des plaques de métal boueux flottaient au gré des courants et s’entrechoquaient dans les tourbillons.
− Je pense à ce que tu me disais tout à l’heure, murmura Asmaras. Quand tu parlais des hommes. Tu n’as jamais pensé à descendre sur la Terre, toi ?

Baraqiel regarda son compagnon et lui sourit. Son visage rayonnait. Il avait les pommettes hautes et la bouche large. Dans ses yeux en amande, qu’abritaient des paupières un peu lourdes, brillaient des iris verts aux reflets d’onyx. Asmaras pouvait voir combien Baraqiel était beau. Aussi beau qu’il l’était lui-même. C’est ainsi que les choses s’étaient partagées, au moment de la grande dispute avec Dieu : aux anges le charme et la bonté, aux démons l’intelligence et la beauté.

− J’y pense sans cesse. Personnellement, je n’ai jamais rencontré d’humain. Mais je suis sûr qu’ils sont plus marrants encore que les anges. Oh, j’aimerais tellement pouvoir m’amuser un peu...

Baraqiel donna un grand coup de pied dans une motte de terre. Dérangée, une cohorte de termites s’enfuit devant lui, couvrant le sol d’un tapis sombre et vivant.
− Fichons le camp, Asmaras. Allons tenter notre chance en bas. Et partons maintenant, avant que tout le paradis ne s’effondre sur nous.

− Tu crois qu’il faut demander une autorisation aux archidémons ?

Baraqiel haussa les épaules.

− Pourquoi faire ? Un démon de plus, un démon de moins, qu’est-ce que ça change pour eux ? Je te parie qu’ils ne se rendront même pas compte que nous avons disparu...

Asmaras, ravi, esquissa quelques petits pas de danse.

− Possession ou séduction ? On se choisit un humain et on l’habite ? Ou bien on utilise des corps tout à nous ? C’est toi qui choisis !

Baraqiel passa la main dans ses longs cheveux bouclés. Il ferma les yeux pour réfléchir...

− Possession. Je me demande ce que ça fait, de se sentir dans un corps humain.

− Moi aussi, dit Asmaras en se frottant les mains. J’ai toujours rêvé de changer d’enveloppe.

- Goûter, les enfants !

Linda Sourire mit une paille dans les verres de citronnade. Elle posa les verres sur le plateau, de chaque côté de l’assiette de gaufres, et quitta la cuisine par la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin.

− Goûter ! cria-t-elle à nouveau devant la pelouse déserte. Goûter !

Elle se tourna vers le portique, puis vers l’appentis. Personne.

− Tu sais où sont passés les enfants ?

Vincent Sourire secoua la tête de droite à gauche.

− Non. Je ne suis pas sorti de mon bureau. Je suppose qu’ils doivent être près du ruisseau. Ils ne devraient pas tarder.

− J’espère bien, lui répondit Linda. J’ai réussi ces gaufres à la perfection. Elles vont s’abîmer si on les laisse refroidir.

Vincent Sourire déposa un léger baiser sur les lèvres de sa femme. Un doux soleil de printemps brillait sur la campagne environnante.

- J’ai faim, dit Manon à Florian. Pas toi ?

Depuis le début de l’après-midi, elle ramassait des cailloux que Florian entassait pour construire un barrage sur le filet d’eau claire. Ils avaient bien avancé et une petite mare s’élargissait déjà derrière leur construction.

− Tu veux qu’on remonte goûter ?

Florian sortit du ruisseau et regarda ses vêtements trempés. On avait beau vieillir, jouer avec l’eau restait une occupation délicieuse. Les deux enfants s’assirent sur le talus pour remettre leurs chaussures.

− Je me sens bizarre, dit Manon. On dirait que je vais vomir...
Elle s’allongea sur le sol et étendit les bras de chaque côté de son torse.

− J’ai des éclairs dans les yeux. Ça brûle...

− Moi aussi, gémit Florian. Ma tête tourne. J’ai mal au ventre, j’ai mal partout...

− Tu crois que c’est à cause du soleil ?

Florian ne répondit pas. Couché à côté de sa sœur, il était à présent aussi pâle qu’elle et de grands cernes bistres s’étaient creusés sous ses yeux.

Soudain, aussi brusquement qu’il s’était allongé, il se redressa :

− Viens ! Lève-toi ! cria-t-il, et sa voix était tout à coup étonnamment forte et joyeuse. Ça va beaucoup mieux !

J’ai tellement faim que je mangerais le monde entier !

Manon ouvrit des yeux brillants, éclata de rire et bondit sur ses pieds. Ses joues avaient retrouvé toute leur couleur. Et ils se mirent à courir vers la maison...

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